L’une rêve, l’autre pas (Nancy Kress)

Le thème du rêve a été traité dans la science-fiction jusqu’à l’écœurement. Ce n’est pas le cas de l’absence de rêves, de l’état de veille ou d’insomnie. On peut à peine compter sur les doigts d’une main les œuvres marquantes qui s’y rapportent : il y a bien Insomnie de Stephen King (celui là était facile à trouver), Insomnia, le film de Christopher Nolan, Cent ans de Solitude de Garcia Marquez (et son épidémie d’insomnies), la célèbre nouvelle de Borges « Funès ou la mémoire » que son auteur définit comme une « longue métaphore de l’insomnie » et c’est à peu près tout je crois. Pourtant, l’insomnie est un ressort narratif formidable. Il est certes passionnant de se demander où nous partons quand nous rêvons, ou ce qui nous permet de distinguer avec certitude le rêve de la réalité, mais il est tout aussi tentant de se demander à quoi ressemblerait le flux continu de l’existence sans la césure du sommeil. Que serait une vie sans rêves ? Serait-elle plus féconde ? Insupportable ? Plus intense ou bien plus ennuyeuse ? Y a t-il quelque chose à voir la nuit quand tous les yeux sont fermés ? Il y a là un réservoir d’histoires qui me semble relativement négligé. Nancy Kress s’est peut-être dit la même chose avant d’écrire L’une rêve, l’autre pas, un court récit publié par actuSF.

Roger Camden est un milliardaire hyperactif et arrogant. Pour son premier enfant, il décide de recourir aux services d’amélioration génétique de la société Biotech. Mais Camden ne veux pas se limiter aux améliorations physiques courantes, il a eu vent d’un nouveau programme top secret dont bénéficiera sa fille. Après l’intervention, sa femme donne par accident naissance à deux jumelles : Alice est un être ordinaire tandis que Leisha est un mutant, une « non-dormeuse », elle ne connait pas le sommeil et n’aura jamais besoin de dormir.

Cette idée de départ est déclinée par Kress en quelques jolies scènes, comme ce passage où la petite Leisha se rend la nuit dans la chambre de sa sœur pour la voir dormir, ou celui où, ado, elle se shoote avec d’autres non-dormeurs à l’aide d’un puissant somnifère. Mais globalement, Kress développe une vision assez limitée du sommeil : un simple temps mort improductif, donc inutile. Ayant plus de temps pour étudier, les non-dormeurs sont des surdoués, des bourreaux de travail, de véritables petits génies, des surhommes. La simple idée de l’oisiveté – indépendamment du besoin de dormir – ne semble pas effleurer Kress. En fait, l’enjeu du livre est justement la réfutation de cette conception un peu trop utilitariste, incarnée dans le roman par la doctrine yagaiiste dont la plupart des non-dormeurs sont adeptes. D’après Kenzo Yagai, le fondement de la civilisation est le contrat à bénéfice mutuel. Dans cette optique, il n’y a aucune place pour les être faibles et improductifs comme les « mendiants espagnols » (c’est le titre original du roman, Beggars in Spain) : « Que fait un bon yagaiiste qui a foi en les contrats mutuellement bénéfiques de gens qui n’ont rien à offrir et ne peuvent que prendre ? » (p. 58-59)

Lorsque les non-dormeurs atteignent l’âge adulte, ils forment une élite unie qui commence à gagner les plus hautes sphères dans tous les domaines. Une vague de panique gagne alors la société, des lois ségrégationnistes commencent à être adoptées et les mutants envisagent sérieusement de se retirer dans le Sanctuaire, une cité privée réservée aux non-dormeurs. Le récit tourne dans sa dernière partie au road-movie, et se conclut de façon un peu abrupte et théorique sur la réconciliation des deux sœurs que tout oppose et l’idée d’une écologie de l’échange qui contredirait le yagaiisme : « chaque niche est nécessaire, même si elles ne sont pas liées par un contrat. Un cheval a t-il besoin d’un poisson ? Oui ! […] Les mendiants ont autant besoin d’aider que d’être aidés. » (p.93)

Ayn Rand, grand défenseur des forts contre les faibles

Si j’ai lu L’une dort, l’autre pas sans déplaisir (c’était parfait pour un long voyage en train), je ne me suis pas senti spécialement concerné par ses enjeux. Je n’ai pas besoin d’une centaine de pages de péripéties pour être convaincu de l’inanité d’une doctrine grossièrement droitière. Ce n’est sans doute pas le cas de Kress, et encore moins de son public d’origine : le yagaiisme est un décalque évident de l’objectivisme de la philosophe et romancière Ayn Rand, un mélange pittoresque d’empirisme, d’apologie de l’Etat minimal et de culte romantique pour la figure de l’entrepeneur-aventurier. Si Ayn Rand est relativement peu connue en France, c’est un auteur culte aux Etats-Unis. Dans une enquête conduite par la Bibliothèque du Congrès en 1991 (l’année où est paru L’une rêve, l’autre pas), le plus célèbre roman de Rand, Atlas Shrugged (La Grève dans sa traduction française la plus récente), arrive en deuxième position après la Bible parmi les livres les plus influents. Dans Atlas Shrugged (je cite Wikipedia) Rand « développe sa pensée critique de la démocratie sociale interventionniste en envisageant ce que deviendrait le monde si ceux qui le font avancer, les « hommes de l’esprit », décidaient de se retirer : en l’absence de ceux qui soutiennent le monde (tel le légendaire titan grec Atlas), la société s’écroule. »

Il y a un autre exemple célèbre de réfutation des idées de Rand par la fiction : le jeu vidéo Bioshock (Irrational Games, 2007). Bioshock met en scène la cité sous-marine de Rapture, une utopie très typée Art déco comparable au Galt’s Gulch de Rand dans La Grève ou au Sanctuaire de Kress. Le jeu contient d’innombrables allusions aux œuvres d’Ayn Rand mais il est aussi fortement inspiré de romans dystopiques comme 1984 ou L’âge de cristal et dans le fond, son scénario est une critique de l’objectivisme, tout comme le roman de Kress. Si Bioshock est un très bon jeu, on peut considérer qu’il échoue totalement sur ce versant là. Dans un billet de blog aujourd’hui célèbre, Clint Hocking a forgé le terme de « dissonance ludo-narrative » pour désigner ce qui ne fonctionne pas dans Bioshock : si son scénario se veut une défense de l’altruisme, son gameplay encourage en même temps le joueur à se comporter de façon typiquement égoïste et violente.

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Pour en revenir à Kress, la conclusion un peu trop théorique de L’une rêve, l’autre pas ne m’a pas donné envie de me plonger (au moins dans l’immédiat) dans les trois suites qu’elle a donné à son récit. En revanche, je suis de plus en plus curieux d’Ayn Rand et je pense que je me plongerai dans La Grève très bientôt (il s’agit sans doute d’une curiosité malsaine ! Je sens que ça va être difficile d’avaler 1200 pages de diatribe anti-étatique illuminées mais je sens que ça peut aussi valoir le détour)

CITRIQ

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