Redrum (Jean-Pierre Ohl)

Stephen Gray est critique et historien du cinéma, une forme d’art 2D désormais reléguée parmi les antiquités. Alors qu’une guerre nucléaire couve en Asie, il est convié avec une poignée de cinéphiles sur l’île écossaise de Scarba à un colloque consacré à Stanley Kubrick. Son organisateur, l’exubérant mais discret Onésimos Némos, est le célèbre inventeur de la Sauvegarde – un procédé qui permet d’enregistrer la personnalité des morts et de la « rejouer » à volonté dans un univers virtuel. Le père de Stephen était l’ancien assistant de Némos. En retournant sur l’île aujourd’hui déserte dont est originaire sa famille, il va être confronté à ses plus vieilles angoisses et à l’échappatoire qu’il leur a toujours trouvé : le cinéma. Mais sur Scarba, les faux-semblants prolifèrent dangereusement et la fiction est tout sauf un refuge.

J’aimerais tant dire du bien du livre de Jean-Pierre Ohl… Dans un premier temps, je vais essayer d’en dire simplement quelque chose, parce que j’ai un peu tardé à taper ce billet et mes souvenirs commencent déjà à être flous. Je suis tombé par hasard sur Redrum en librairie – il s’agit d’une des innombrables sorties de la « rentrée littéraire » – et en parcourant la quatrième de couverture, je me suis immédiatement dit que je devais lire ça. J’étais en plein milieu de mon marathon Priest (je le suis toujours d’ailleurs, ça traine cette histoire) et j’avais envie de souffler un peu en lisant quelque chose de différent – mais pas trop non plus. L’intrigue délicieusement dickienne de Redrum me semblait convenir à merveille. Et puis je me réjouissais à l’idée de retrouver des fous de Kubrick dans le genre des protagonistes farfelus du documentaire Room 237.

Ces deux espoirs de lecteur se sont rapidement transformés en déconvenues. D’abord, les multiples références à Kubrick dans le livre relèvent essentiellement de l’anecdote. A la limite, il aurait pu s’agir de n’importe quel autre grand maître – Orson Welles, Hitchcock – le livre n’aurait pas été fondamentalement différent. En ce qui concerne l’intrigue elle-même, je me demande si la science-fiction n’a pas définitivement fait le tour des thèmes du simulacre, des doubles, de l’illusion et des réalités virtuelles. Quoi qu’il en soit, j’avais lu peu de temps auparavant La Fontaine pétrifiante de Priest, qui dans le genre est particulièrement réussi. Redrum, en plus d’être redondant, pâtit clairement de la comparaison.

Dans le roman de Ohl, Stephen Gray est depuis son enfance terriblement angoissé par l’idée de la mort. En même temps, la découverte du cinéma de Kubrick, et surtout de 2001, a été le choc fondamental de son existence, un aperçu furtif d’une forme de réalité supérieure : « Nous sommes des segments […] nous allons simplement d’un point à un autre, sans jamais pouvoir faire un pas de côté, ni nous arrêter, ni savoir à quel point du trajet nous sommes rendus. Le film lui est un cercle […] il a un sens. Il veut dire quelque chose. Pas nous […] [Les hommes] savent juste faire tourner le cercle… comme on fait tourner un cerceau avec un bâton » (p. 52)

La belle Gene Tierney

Dans tous les domaines de sa vie, Gray semble à la recherche d’un idéal illusoire inspiré du cinéma. Par exemple, ses compagnes ont toujours eu des faux airs d’actrices connues. Sur l’île de Némos, Gray va être confronté à une étrange concrétisation de ses choix existentiels. A son arrivée, il est ainsi accueilli par Mary, un clone exact de Gene Tierney – en fait l’un des androïdes de Némos qui sont tous façonnés à l’image de vieilles stars de cinéma. En s’enfonçant dans les profondeurs de Scarba, les simulacres et les reconstitutions du vieil Hollywood vont se multiplier, aller crescendo jusqu’à l’apothéose que constitue le dispositif de la Sauvegarde : « Pour la première fois de son histoire, l’homme avait inventé quelque chose sans savoir si cette chose relevait du réel ou de la fiction. » (p.70) Sans révéler le twist final, le réel et ses doubles vont progressivement se mêler, et l’idéalisme de Gray va trouver un terme auquel il ne s’attendait sans doute pas.

Je l’ai dit, il se dégage du livre de Ohl une sensation générale de déjà-vu : non seulement le roman fourmille de doubles (hallucinations, clones, réalités virtuelles) mais il a également recourt à des tropes classiques de la littérature fantastique : le savant exubérant isolé sur une île mystérieuse, l’étalage de ses inventions miraculeuses, l’assemblée disparate de ses convives, la machine à rêve… (tout cela rappelle tour à tour La Tempête de Shakespeare,  L’Île du docteur MoreauForbidden Planet, mais aussi L’Invention de Morel de Bioy Casares ou Locus Solus de Raymond Roussel). A partir d’un tel matériau, Ohl s’en sort plutôt bien car il arrive à lui insuffler quelque chose de personnel. Il parvient à camper une ambiance de fin du monde convaincante. Et puis le livre est bien écrit, dans un langage très imagé dont je garde encore quelques métaphores en tête, comme certaines répliques du personnage de Telek, collègue fantasque et désabusé de Gray, dont on regrette parfois qu’il ne soit pas le personnage principal (« Bon, fit Telek d’un air sinistre. J’ai bientôt soixante-deux ans, j’en ai passé un peu plus de dix à regarder des films idiots et quatre à boire des cocktails… à moins que ce ne soit l’inverse […] Parfois j’aimerais bien que le pinceau de la réalité vienne m’effleurer de temps en temps… me faire ressentir une émotion nette, incontestable », p. 139). A côté de ça, il y a des choses franchement ratées ou qui fonctionnent mal : comme les références de plus en plus lourdes à la Kabbale – gadget largement inutile – ou la parodie de diner-logomachie entre cinéphiles érudits, amusante mais au ton bouffon étrangement déplacé.

Au final, le livre laisse l’impression d’un cahier des charges aux intentions un peu trop transparentes, d’un exercice de style habité certes, mais sans plus. Dommage, il ne manquerait qu’une pichenette pour avoir un très bon livre. Au final, il faut se contenter d’un roman qui n’est juste pas déplaisant. Ce n’est pas un défaut mais pas une qualité non plus. Je tâterai quand même à nouveau du Jean-Pierre Ohl si j’en ai l’occasion pour me faire un avis plus définitif. Je vais probablement jeter un œil sur la biographie de Dickens dont il est l’auteur, car il a réussi à éveiller ma curiosité avec ce passage :

[Dickens] rêvait souvent qu’il pénétrait dans son œuvre comme on entre dans une maison. Il se déplaçait de pièce en pièce, c’est-à-dire de roman en roman. Il voyait vivre les occupants du lieu, ses personnages. (p. 138)

En me contentant de Google, je n’ai pas réussi à retrouver d’autres traces de cette histoire et je suis curieux de savoir si elle est véridique.

CITRIQ

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