Tohu-bohu dans la boite à biscuits

Cet automne, IMHO sort deux mangas qui se ressemblent beaucoup : Tohu-Bohu de Shin’ya Komatsu et Promenades dans la ville de la boite à biscuits de Rokudai Tanaka. Sous des airs faussement enfantins, il s’agit de deux recueils de fables surréalistes et douces-amères. Komatsu lorgne du côté de Lewis Caroll et Little Nemo, tandis que Tanaka mobilise plutôt le répertoire traditionnel des contes. Les deux auteurs officient au Japon dans la revue de manga alternatif AX et il y a entre eux une parenté évidente : leurs histoires laissent le même arrière-goût que les rêves en train de se dissiper au petit matin. (Je les soupçonne d’ailleurs d’avoir tous les deux sur leur table de chevet un petit carnet où ils notent leurs rêves pour s’en inspirer…)

Tohu-Bohu

Dans ce genre d’anthologie, comme dans une collection de papillons ou de minéraux insolites, il y a deux types de plaisir pour le lecteur : celui de trouver une nouvelle idée incongrue au détour d’une page, celui de retrouver de discrètes récurrences d’une histoire à l’autre. Dans sa postface, Komatsu se décrit lui-même comme un collectionneur repenti : « quand j’étais petit […] je rangeais mes babioles préférées dans des boites de biscuits ou de bonbons vides […] il me semble que lorsque j’écris des mangas, je continue en quelque sorte à empiler des objets dans des boites ».

La couverture japonaise de Tohu Bohu représente un garçon penché sur une grande boite de ce genre, remplie d’objets hétéroclites aperçus dans le livre. Celui-ci regorge de collectionneurs et de collections insolites (cristaux, champignons, œufs, graines, ampoules électriques, girouettes, ossements, morceaux de sucres…). Fort logiquement, l’un de ses thèmes récurrents est le cauchemar-type du collectionneur (ou au contraire son rêve le plus cher) : le spécimen excentrique, inclassable, qui échappe aux taxonomies et aux étiquetages (une ampoule au numéro de série unique, un arc en ciel insaisissable, un oiseau-plante ou une plante-oiseau, un œuf de girouette). L’un de ses meilleurs récits (Mushroom garden) met en scène une lubie de collectionneur qui vire à l’obsession avant de contaminer une ville entière.

Mis à part ces histoires de collectionneurs et d’accumulations, il y a un autre domaine dans lequel brille Komatsu. Dans des récits comme Cycling Life, Sleepwalker, ou La Fuite d’eau, on suit la longue déambulation d’un personnage, pour le simple plaisir de voir défiler un paysage halluciné. On reste d’une certaine manière en territoire familier, la ballade correspondant à l’instant zéro de la collection – moment de la chasse, de la recherche ou de la prospection, prélude à la collecte.

Promenades dans la ville de la boite à biscuits

Les récits de Komatsu sont de petites machineries oniriques parfaitement huilées (c’est particulièrement vrai pour la série « Switch », une variation autour du thème de l’interrupteur). Tanaka est un dessinateur beaucoup moins habile. Son style naïf et rustre évoque de façon lointaine un Mark Beyer qui s’essaierait au manga.

Chez Tanaka, un personnage de vieil homme qui amasse les coupures de journaux sans jamais les relire est inspiré de son collègue Komatsu. On retrouve dans Promenade… certains thèmes de Tohu-bohu, mais  étrangement bistournés : l’une des plus jolies histoires du livre (celle qui lui donne son titre) évoque le genre de boite à biscuit employé par les collectionneurs en herbe. Sauf qu’on y trouve une ville entière, mystérieusement ratatinée. Par rapport à Tohu-Bohu, on est passé dans un autre univers mental : il ne s’agit plus de classer, d’inventorier, de capturer, mais de miniaturiser, de compresser, d’empaqueter. (« Je suis doué pour empaqueter les choses » explique très simplement le propriétaire de la boite).

Tanaka mêle les figures habituelles des contes de fées (anges, sorcières, forêts impénétrables, animaux doués de la parole), des craintes enfantines (la mort, l’abandon), une mélancolie et un prosaïsme d’adulte (les fantômes sont de simples visiteurs, la mystérieuse bâtisse au fond de la forêt est une salle de bowling). Le ton général du livre est bien résumé par l’image du terrible « ogre mangeur d’homme de la montagne aux gobelins » auquel il est fait référence de façon récurrente – en fait un enfant géant affublé de cornes et enchainé au fond d’une cave…

Deux mangas atypiques

En lisant Tohu-Bohu et Promenades…, le lecteur sera sans doute frappé de la distance qui les éloigne des canons habituels du manga. Je ne parle pas seulement du graphisme, mais aussi de la mise en scène et du découpage – généralement orthogonal et régulier. Komatsu, le plus aventureux des deux auteurs, s’essaie même plusieurs fois au traditionnel gaufrier :

On sent que le dessinateur a eu un peu peur de déboussoler ses lecteurs car il a ajouté des flèches ou des numéros qui explicitent le sens de lecture. Je suppose qu’il faut voir dans ces expérimentations l’influence de la bande dessinée occidentale. Dans ces planches, Komatsu « fait du Tintin », au sens où l’entend Otomo :

Tintin rappelle un peu les mangas japonais d’avant Osamu Tezuka, un genre sans gros plans, plus théâtral que cinématographique. Tintin, et c’est remarquable, apparaît parfois sur certaines pages dans toutes les vignettes. Chez Hergé, rien ne dépasse jamais des cases, tout est très carré, très rationnel, vraiment occidental. Les Japonais n’ont pas une telle rectitude. Pour le confort de l’œil, ils alternent les gros plans, les plans reculés…1

Tohu-Bohu et Promenades dans la ville de la boite à biscuits sont deux jolies pépites qui vont dénoter sur les étalages de mangas. A chaud, j’ai surtout eu un coup de cœur pour Tohu-Bohu, probablement le plus abouti des deux, mais Promenade… vieillit bien également, malgré un charme plus précaire. En tout cas, le catalogue IMHO commence à être bien fourni en œuvres atypiques. Dans le même genre, je vais surveiller attentivement la sortie des Nuits Picabiennes, annoncé sur le site de l’éditeur.

  1. Gilles Médioni, « Otomo et ses bandes » – entretien, L’Express []
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2 réponses à Tohu-bohu dans la boite à biscuits

  1. Moon dit :

    Bien que le trait soit différent et l’univers complétement décalé, ces deux mangas m’ont fait penser à celui de Yuichi Yokoyama, « Voyage » (dont tu avais fait une jolie description dans un précédent article). J’aimerais bien avoir ses trois ouvrages sous la main pour pouvoir les comparer, notamment graphiquement.

  2. Nicolas dit :

    Hmmm, peut-être pour ce côté ballade qu’il y a dans quelques histoires ? (je vois ce que tu veux dire dans l’image que j’ai mise en exemple) Sinon Voyage est vraiment très différent. Ici on est vraiment dans le personnage mignon avec un jeu sur les codes de la littérature jeunesse, tandis que Yokoyama c’est un univers beaucoup plus hostile et étrange.

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