La Procrastination – l’art de reporter au lendemain (John Perry)

John Perry est un philosophe américain excellant dans des domaines ingrats comme la sémantique et la théorie de l’indexicalité. En 2010, c’est dans le champ de la psychologie appliquée qu’il connait l’éclair de génie qui va enfin lui valoir la célébrité ainsi que le prix Ig Nobel 2011 de littérature (il s’agit d’un prix parodique récompensant les recherches universitaires farfelues). Dans un bref article repris aujourd’hui dans La Procrastination – l’art de reporter au lendemain (ed. Autrement), Perry affirme que la procrastination – le fait de remettre les choses au lendemain – n’est pas un défaut mais une vertu, voire même un principe organisationnel d’une redoutable efficacité.

La thèse de Perry repose sur la distinction fondamentale entre glandage et procrastination, ou entre procrastinateurs et procrastinateurs structurés. Un procrastinateur structuré ne se contente pas de remettre au lendemain une tâche pressante. Consciencieux, débordé ou simplement de mauvaise foi, il a besoin d’un prétexte, d’une autre chose à faire pour retarder la première échéance. Du coup, le procrastinateur est un bourreau de travail en puissance, car il est en permanence à la recherche d’activités qui lui permettront de remettre à plus tard d’autres tâches, importantes et urgentes – mais finalement pas tant que ça.

Fleming découvrant la pénicilline : une image d’Epinal de l’histoire des sciences. Fleming était-il un procrastinateur structuré ?

Un auteur de blog, aussi modeste soit-il, ne peut qu’être interpellé par l’essai de Perry, car la motivation essentielle d’un billet de blog est généralement d’éviter de faire autre chose de plus sérieux. En tant que praticien convaincu, la procrastination structurée m’apparait également comme un formidable réservoir de découvertes. Dans la mesure où il s’agit d’une stratégie de diversion systématique, c’est un peu le pendant organisationnel de la sérendipité (le fait de trouver une chose en en cherchant une autre), que l’on connait bien dans les sciences de l’information et que l’on cherche normalement à favoriser. Je suis à peu près sûr qu’en scrutant attentivement l’histoire des idées, on découvrirait que la procrastination y a joué un grand rôle. Par exemple, Alexander Fleming est connu pour avoir découvert par hasard la pénicilline dans une boite de Pétri où s’étaient développées des bactéries. C’est un cas célèbre de sérendipité. Mais est-ce qu’à la base Fleming n’avait pas tout simplement remis à plus tard le rangement de sa paillasse ? et qui sait s’il ne s’est pas mis à nettoyer les vieilles éprouvettes qui trainaient là juste pour éviter de trier les factures du laboratoire ?…

Pour en revenir à John Perry, passé les premières pages de son livre, qui reprennent littéralement l’article Ig nobelisé, les choses se gâtent. D’abord, la plupart des chapitres sont du tirage à la ligne un peu trop voyant (la palme revient au chapitre « philosophie de la procrastination », exclusif à l’édition française – merci bien – un recyclage manifeste de vieilles notes de cours qui n’ont qu’un rapport lointain avec le sujet). Mais il y a aussi un problème de fond : bien qu’il s’en défende, on a parfois l’impression que Perry cherche à éradiquer la procrastination plutôt qu’à en explorer toutes les potentialités. Il observe par exemple à juste titre que la procrastination structurée repose sur « une constante arnaque pyramidale contre soi-même« (p.23). Il se met ensuite en tête d’optimiser ce processus grâce à un outil révolutionnaire :  la liste de choses à faire (to-do list). La faille du raisonnement de Perry c’est qu’un planning ou une liste n’est pas seulement un système d’organisation des tâches mais une tâche supplémentaire à part entière : dès qu’un procrastinateur se sera mis en tête d’en établir un, il trouvera sans doute quelque chose de mieux à faire (comme chercher sur Internet un comparatif des meilleurs logiciels de planning sous android par exemple). Et s’il finit par s’y atteler, ce sera très probablement pour éviter de se pencher sur une tâche plus urgente.

Aux deux-tiers du livre, entre deux ou ou trois autres chapitres bouche-trou, Perry semble une nouvelle fois frôler l’intuition de génie. La procrastination dit-il, inclut un élément environnemental, extrinsèque, qui découle d’une organisation verticale de la société, qui se manifeste notamment dans la conception des ustensiles et mobiliers de rangement (bureaux, placards à archives, dossiers arborescents des ordinateurs, classeurs, porte-documents, etc.). Face à cet arsenal, le procrastinateur est dépassé par un mode de pensée qui lui est étranger, et condamné à abandonner toute la paperasse qui lui tombe des mains en tas informes qui s’accumulent autour de lui. Perry suggère que la procrastination s’accommoderait bien mieux d’une organisation horizontale, d’un étalement synoptique des tâches. Il estime que le bureau idéal ne devrait pas être un étroit plateau rectangulaire surmontant des tiroirs coulissants, mais plutôt une vaste surface circulaire, tournant sur elle-même comme les passe-plats de certains restaurant japonais. Il me semble qu’il faut nuancer les propos de Perry. Si l’idée du passe-plat géant est séduisante, je trouve qu’il dénigre un peu trop rapidement le principe de la pile ou du tas. Les tas sont de très bons moyens de rangement : ils résultent d’une stratification chronologique et il est souvent plus facile de se rappeler quand on a consulté un document pour la dernière fois plutôt qu’où il est classé. C’est aussi un système d’archivage automatique : les papiers qui stagnent trop longtemps au fond du tas peuvent être considérés comme archivés de fait ou à jeter. Les acheteurs compulsifs de livres connaissent bien également le principe de la PAL (pile à lire). Bref, je suis pour les tas ! et les spécialistes de l’ergonomie et de l’informatique qui travaillent chez Apple sont probablement d’accord avec moi : depuis 2007, Mac OS permet d’afficher les dossiers du dock sous la forme de piles à la place des habituelles arborescences.

Un tas de tas : une pile disposée en éventail dans Mac OS X (source: apple.com), ma pile de trucs à faire au travail (je sais c’est pas très glamour), ma pile à lire.

Malgré ses défauts, le court ouvrage de Perry reste une lecture amusante (peut-être pas toujours volontairement : il semble écrit par un personnage de David Lodge dont les préoccupations existentielles fondamentales semblent se limiter à corriger des copies, écrire des recensions de livres de philosophie, et transmettre des bibliographies à la bibliothèque universitaire). Par contre, 14 euros, honnêtement, c’est un peu cher payé. Le livre aurait bien mieux trouvé sa place dans une collection comme « Mille-une-nuit », à 3 ou 4 euros. La stratégie les éditions Autrement, qui le sortent dans leur collection « Les Grands mots » me rappelle le parti-pris des éditions 10/18 qui dans feu leur collection « fait et causes » avaient publié plusieurs brefs essais décalés (comme L’art de dire des conneries, d’Harry Frankfurt, ou la Petite philosophie des blagues, de Jim Holt) mais sous un format totalement prohibitif (une dizaine d’euros pour une centaine de pages en gros caractères, dans un poche affublé d’une couverture rigide et d’une jaquette, histoire de faire passer la pilule).

L’article de John Perry est en ligne en version originale sur son site. Sinon, mon exemplaire personnel de son livre devrait rapidement être disponible au rayon occasion de la librairie Gibert Joseph du boulevard St Michel, à Paris.

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