Marathon Priest 4 : La Fontaine pétrifiante

Je me rends compte que le fait de lire tous les livres de Priest les uns après les autres a un effet pervers sur mon appréciation individuelle de chaque œuvre. La Fontaine pétrifiante m’a ainsi laissé un léger sentiment de redite, donc d’insatisfaction, alors qu’il s’agit probablement du meilleur Priest que j’ai lu jusqu’à présent. Ce livre labyrinthique et fiévreux (dont l’écriture est en même temps parfaitement limpide) récapitule en effet la plupart des thèmes et des figures explorées dans ses précédents livres, tout en contournant les écueils qui m’avaient sauté aux yeux, notamment dans Futur Intérieur. Comme dans son livre précédent, Priest bâtit son roman comme une mise en abyme de deux mondes qui vont progressivement se contaminer l’un l’autre. C’est aussi sa première tentative de situer l’action d’un roman entier dans l’archipel du rêve, un monde imaginaire qu’il a déjà largement exploré dans ses nouvelles (j’aurai l’occasion d’en reparler quand je ferai le point sur le recueil justement intitulé L’Archipel du Rêve).

M.C. Escher, Mains dessinant (1948)

Vers l’Archipel

Peter Sinclair est un jeune homme qui traverse une passe difficile. Son père est mort. Il a perdu son travail et son logement. Il vient de se séparer de sa compagne et ses relations avec sa sœur Félicitée sont exécrables. Seul dans un cottage aux environs de Londres, Peter commence à faire le point sur sa vie. Il se rend compte que ses idées vont et viennent sans parvenir à se fixer, il décide donc de les coucher sur le papier. Mais sa mémoire est lacunaire. Paradoxalement, en comblant les trous, en retouchant ses souvenirs, Peter a le sentiment de se rapprocher de la vérité – l’invention semble douée d’une authenticité supérieure aux faits. Il se remet donc au travail et écrit une nouvelle version de son texte, entièrement imaginaire, où les personnages, les lieux, les événements, sont transportés dans un monde inventé de toutes pièces, celui de l’archipel du rêve.

Peter Sinclair est un jeune homme parti pour un long voyage qui l’emmène d’île en île. Il vient de quitter la ville de Jethra, capitale d’un pays du nord engagé dans une guerre obscure. Sur l’équateur, à l’écart des belligérants, l’archipel du rêve est une vaste zone neutre difficilement accessible sans laissez-passer, mais les gagnants de la Loterie, comme Peter, font exception. Grâce à leur ticket, ils peuvent bénéficier sur l’île de Collago d’un traitement médical extrêmement convoité qui permet de régénérer toutes les cellules du corps. Il y a toutefois un effet secondaire notable : la perte totale de la mémoire. C’est la raison pour laquelle les patients doivent remplir un formulaire interminable. A leur réveil, leur mémoire est lentement reconstituée sur la base de ce texte. Cette formalité est particulièrement ironique aux yeux de Peter car il a lui-même écrit son autobiographie. Il s’agit d’un texte bien particulier, situé dans un monde inventé de toutes pièces, dont le centre est la ville imaginaire de Londres…

L’artiste néerlandais Maurits Cornelis Escher est surtout connu pour ses gravures énigmatiques. Mais avant cela, dans les années 20 et 30, il a dessiné beaucoup de paysages méditerranéens (il s’agit souvent de la côte amalfitaine en Italie). Ces images sont moins étonnantes mais elles respirent une certaine étrangeté. Les paysages d’Escher, qui portent en eux comme une promesse de paradoxes plus vertigineux, me font penser aux îles de l’archipel du rêve que parcourt Peter Sinclair dans La Fontaine pétrifiante. (Castrovalva, 1930 ; Le Pont, 1930 ; Ravello et la côte almalfitaine, 1931 ; San Cosimo, Ravello, 1932)

Un manifeste ironique

M.C. Escher, Nature morte au miroir, 1934

J’ai commencé par dire que le livre récapitulait l’ensemble de ce que Priest à écrit jusque là – paysages insulaires, monde en guerre, personnage déchiré entre illusion et réalité. C’est aussi un manifeste où l’auteur dévoile sa méthode : se livrer soi-même, mais en passant par le détour systématique de la fiction ou de la « métaphore », pour reprendre le terme utilisé indifféremment par Peter Sinclair et par Christopher Priest dans les quelques interviews que l’on trouve sur le web.1

Bien que ses œuvres soient toutes d’une certaine manière autobiographiques2, Priest n’écrit pas pour autant des romans à clef qui attendraient d’être décodés : « Quand on essaie de rendre littéral ce qui est métaphorique, la métaphore meurt.3 » C’est ce qu’illustre bien un passage du livre, où des lecteurs tentent en vain de déchiffrer le manuscrit de Peter en biffant les mots les plus exotiques pour les remplacer par leur équivalent supposé : Londres/Jethra, Felicitée/Kalia, etc. La métaphore chez Priest n’est pas une correspondance terme à terme entre le réel et l’imaginaire mais un voile jeté sur une réalité recomposée, devenue insaisissable, si ce n’est par bribes.

Si les deux mondes du livre ne correspondent pas à la partition réel/imaginaire, c’est aussi parce que les deux sont des fictions. Je ne veux pas seulement dire que le livre est un roman. Au sein même du récit londonien, l’attention du lecteur est attirée sur certaines contradictions. Entre Londres et l’archipel du rêve, il y a une troisième réalité qui ne subsiste qu’à l’état de palimpseste mais que Priest nous laisse deviner : Peter Sinclair n’est pas seulement un écrivain reclus, malchanceux et incompris, ce n’est pas seulement un habitant de Jethra et un gagnant de la Loterie, c’est aussi un mythomane en train de se perdre dans le labyrinthe de ses inventions. La fiction qui est d’abord un refuge devient vite une réalité rivale et un piège aussi cruel que le quotidien auquel tente d’échapper Peter. En cours de lecture, je me suis rappelé certaines phrases de Michel Serres sur le mensonge, et j’ai été frappé, en les retrouvant, de voir à quel point elles s’appliquaient bien au livre :

Si vous mentez, ce mensonge vous appartient. Il est à vous, vous venez de l’inventer ; et comme vous l’avez forgé de toutes pièces, vous êtes responsable de lui […] Dès lors que vous mentez […], vous vous précipitez dans une cascade croissante de mensonges. Pourquoi ? Parce qu’au premier qui vous démontre que vous avez menti, vous devez répondre par une nouvelle invention, par un second bobard pour justifier le premier, et ainsi de suite. Vous construisez alors un monde-refuge imaginaire, qui demande une mémoire fantastique.4

Peter Sinclair – l’homme qui s’est perdu dans ses propres rêves – n’est pas la contrepartie exacte de l’écrivain Christopher Priest, mais c’est un peu son porte-parole. La Fontaine pétrifiante est son manifeste, mais c’est un manifeste ironique où la folie, le déclassement, la mythomanie apparaissent comme les doubles possibles de l’écriture.

Un livre impossible

M. C. Escher, Rue sur table, 1937

Comme Futur Intérieur, La Fontaine pétrifiante parle du réel et de l’imaginaire, mais Priest parvient à dépasser le dualisme binaire de son précédent roman pour bâtir un récit vertigineux. Les chapitres situés sur l’archipel correspondent au texte écrit dans le cottage, mais le manuscrit situé dans l’archipel inclut à son tour les chapitres britanniques. Le manuscrit de l’archipel semble identique au livre qu’on est en train de lire – mais le roman  s’achève là où Peter interrompt sa rédaction dans le cottage ! Le roman tout entier est autoréférentiel, c’est un objet impossible qui fait penser à certaines illusions d’optique, aux paradoxes logiques ou aux plus célèbres gravures d’Escher.

La Fontaine pétrifiante est un texte remarquable. Mon compte-rendu l’assèche probablement en le réduisant à sa dimension intellectuelle, mais c’est aussi un texte sensible, sensuel, qui ne manque pas de chair en plus de retourner plus d’une fois le cerveau du lecteur. Le monologue fiévreux qui ouvre le roman, l’ancrage dans le quotidien mêlé au sentiment que l’on peut basculer d’un instant à l’autre dans Kafka ou Borges, le caractère inéluctable des 50 premières pages, le hissent pour moi au rang des plus grands textes fantastiques. Au cinquième chapitre, lorsque l’archipel fait son apparition, les cartes sont entièrement rebattues, et ce ne sera pas la dernière fois dans le livre. Le geste est à la fois enthousiasmant dans sa radicalité et un peu frustrant pour le lecteur lambda, car il y a finalement peu d’éléments de l’intrigue qui trouveront une conclusion conventionnelle à l’issue du roman.

Comme une illusion d’optique dont le ressort nous échappe, La Fontaine pétrifiante peut irriter. En ce qui me concerne, j’ai eu beaucoup de plaisir à lire ce texte impossible, malgré un petit sentiment de déception en le refermant. Le nombrilisme, non seulement assumé mais théorisé par le livre, est un peu agaçant par moments. Sur la fin du texte, les allers-retours d’un monde à l’autre ont également commencé à me lasser. Mais j’ai peut-être commis une erreur. J’ai en effet étalé ma lecture dans le temps (je n’ai pas eu beaucoup de temps libre pour lire ces derniers jours). En faisant une pause à chaque rebondissement, j’ai eu l’impression de lire successivement plusieurs livres différents. La Fontaine pétrifiante est un roman relativement court, à lire de préférence d’une seule traite pour mieux en savourer les ruptures…

CITRIQ

 

  1. En interview, Priest déclare par exemple : « Toute fiction est métaphore. Rien n’y est réel […] J’ai commence à écrire en pensant que l’essence de la science-fiction (et accessoirement de toute grande littérature) résidait dans une métaphore visionnaire ou spéculative, prise au sérieux, affrontée sans concession, mais présentée en même temps sous une forme divertissante, réaliste, lisible. C’est un point de vue qui gouverne tous les grands exemples de science-fiction. C’est ce qui m’a convaincu d’en faire, et de devenir écrivain. » ou bien : « Tous mes livres sont des métaphores. Les réalités virtuelles dans Les Extrêmes sont une métaphore de ce que j’ai vécu réellement dans le village d’Hungerford ». Et dans La Fontaine pétrifiante, par l’intermédiaire du narrateur : « Je savais enfin exactement comment mon histoire devait être racontée. Si les vérités les plus profondes ne pouvaient être dites que par le biais du mensonge – c’est-à-dire en termes métaphoriques –, pour atteindre à une vérité totale il me fallait créer un mensonge total. Mon manuscrit devait devenir une métaphore de moi-même. » Les citations viennent de et . []
  2. A propos de La Machine à explorer l’espace : « Je voulais écrire un livre basé sur mes propres éléments autobiographiques mais en utilisant certaines images de Wells. » (Bifrost, n° 141, cité sur la page wikipedia du livre), et de façon plus nuancée : « Je ne dis pas que ce qu’on écrit est forcément autobiographique, mais vient forcément s’y greffer de manière inconsciente quelque chose qui vient de nous, de nos souvenirs et c’est ça qui devient le livre qu’on écrit. » (source) []
  3. Source []
  4. Michel Serres, Michel Polacco, Petites chroniques du dimanche soir. Volume 1, Le Pommier, p 36-37. []
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