Antiviral (Brandon Cornenberg)

A Cannes déjà, comme beaucoup d’autres spectateurs, le pitch d’Antiviral m’avait fait de l’œil. Je n’avais pas réussi à le voir et malgré un accueil mitigé, je gardais le film dans ma ligne de mire. Je l’ai raté une nouvelle fois à l’Étrange Festival en septembre et j’ai enfin réussi à lui mettre la main dessus au Festival International du Film Indépendant de Bordeaux – tout nouveau festival dont la programmation fait un peu redite mais qui a au moins le mérite de m’avoir permis cette séance de rattrapage.

Caleb Landry Jones dans Antiviral, de Brandon Cronenberg

Rares sont les critiques à ne pas s’être attardé là dessus, alors passons rapidement sur l’inévitable question de la filiation : oui, Brandon Cronenberg est bien le « fils de » et ça se voit dans son film, dont les thématiques ainsi que certaines images rappellent fortement son père. En même temps, Cronenberg a entre les mains un pitch en or, et on ne va pas lui reprocher ses bonnes idées. Si le film a bien quelques soucis, ils ne viennent pas de là.

Le point de départ d’Antiviral est un postulat d’anticipation sociale qui aurait fait merveille chez un Greg Egan ou un Claude Ecken. Dans un futur indéterminé, le culte des « people » est presque devenu une nouvelle religion. Le désir de communion du public est tel qu’il est désormais prêt à payer pour être contaminé par les mêmes maladies que ses idoles. La clinique Lucas est spécialisée dans la revente des infections de stars, de l’herpès à la grippe. Syd March est l’un de ses employés à tout faire, il deale également sur le marché noir en s’inoculant lui-même les maladies en question pour les sortir de la clinique. Les choses tournent mal le jour où il s’injecte un peu trop rapidement le virus mortel qui a causé le décès de la superstar Anna Geist. Syd va devoir trouver un moyen de guérir tout en échappant aux dealers qui convoitent le virus…

Ces prémices permettent à Cronenberg de brasser de nombreuses thématiques qui n’entretiennent pourtant pas de lien évident a priori : la « pipolisation » et la télé-réalité, la marchandisation et le brevetage du vivant, le piratage informatique, l’addiction, et même la malbouffe et l’anthropophagie ! Le film met à jour avec jubilation les vieilles lunes cyberpunk. Par dessus le marché, Cronenberg nous livre la version probablement la plus originale depuis bien longtemps du mythe du vampire, avec un Caleb Landry Jones taillé sur mesure pour le rôle de Syd March, dandy livide, cerné et grelotant.

A mi-chemin entre le croque-mort et le vendeur Apple, le personnage interprété par Caleb landry Jones actualise de façon originale le mythe du vampire

Cronenberg parvient à tirer de son postulat de base de nombreuses bonnes idées, intellectuellement ou visuellement troublantes. Les virus sont par exemple protégés contre la copie comme des fichiers informatiques watermarqués, à l’aide d’une machine qui leur attribue une identité graphique, une véritable photo d’identité – un moyen particulièrement futé pour donner de la consistance à un élément crucial du scénario mais plutôt abstrait sur le papier. Difficile de rentrer d’avantage dans les détails dans la mesure où les nombreuses petites trouvailles, qui tiennent parfois du gag, constituent véritablement le sel du film. Pour rester à un niveau anecdotique, il y a par exemple un passage amusant où Cronenberg nous rejoue l’éternelle scène du bouclier humain, sauf que le personnage, au lieu de menacer son otage avec un pistolet ou un pic à glace, brandit simplement sa main ensanglantée, contaminée par le virus mortel.

Malheureusement, en dehors de ces variations sur le thème principal, le film patine. Le problème de rythme dont souffrait parait-il la version projetée à Cannes n’a visiblement pas été résolu dans le nouveau montage montré à Bordeaux. Certains éléments sont confus ou expliqués un peu trop rapidement, surtout vers la fin du film, ce qui fait particulièrement mal dans un genre qui tient tout son intérêt de la proximité ou de la vraisemblance des thèmes abordés. Comme beaucoup de premier films, on a l’impression d’une excellente idée de court ou de moyen métrage étirée sur 1h50 à l’issue d’un laborieux brainstorming.

Je n’ai pas non plus été convaincu par la réalisation maniérée qui alterne des gros plan macro un peu crades (globes oculaires, pustules, flaques de sang, piqures de seringues…) et des décors aseptisés, à mi-chemin entre un éclairage de bloc opératoire et une pub Apple. Les choix de mise en scène de Cronenberg dépassent difficilement le stade du gimmick ou du cache-misère. En particulier, l’idée du futur aseptisé mais malsain me semble une fausse bonne idée, usée maintenant jusqu’à la corde (2001, Woody et les robots, THX1138, L’âge de cristal, The Island…).

Si vous vous réveillez dans le futur au milieu d’une grande pièce blanche aseptisée éclairée au néon, j’ai une mauvaise nouvelle pour vous : vous êtes en pleine dystopie (THX 1138, L’Âge de cristal, The Island, Antiviral)… ou alors il s’agit simplement d’un Apple store

Antiviral n’est pas avare en bonnes idées, en images frappantes et dérangeantes, mais Cronenberg peine à les lier entre elles dans une intrigue satisfaisante. Le film est impressionniste et onirique, mais plus par défaut que par choix. Même si Antiviral n’est pas la pépite sf que j’attendais, même s’il n’est pas comparable à un coup d’essai brillamment réussi comme Moon de Duncan Jones (Autre « fils de » : Jones est le fils de David Bowie), il reste un film intéressant, où un public attentif à ses trouvailles ou sensible à son ambiance malsaine pourra trouver son bonheur. A Bordeaux, le film a d’ailleurs reçu le prix du jury étudiant. UFO distribution sortira le film début 2013 en France.

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