Marathon Priest 3 : La Machine à explorer l’espace / Futur intérieur

Troisième étape de mon marathon Priest. Je vais passer rapidement sur La Machine à explorer l’espace (The Space Machine, 1976) car c’est un exercice de style au sujet duquel je n’ai pas grand chose à dire. Edward, représentant de commerce un peu guindé, et Amélia, la téméraire assistante du professeur Reynolds, sont tous les deux propulsés sur la planète Mars après avoir un peu trop joué avec sa dernière invention… Il s’agit en fait d’un pastiche d’H. G. Wells, l’idée de cette « romance scientifique » étant de commencer l’histoire comme La machine à explorer le temps et de la terminer comme La Guerre des Mondes. Entre les deux, un long tunnel d’aventures martiennes assez peu palpitantes. Les lecteurs de Wells reconnaitront sans doute de nombreux clins d’œil et déchiffreront plus rapidement que les protagonistes les moeurs et les projets étranges des martiens. Je connais bien sûr Wells, mais c’est une lecture à laquelle je n’attache aucun affect, aucun souvenir personnel. Le style ampoulé et les multiples références à l’auteur britannique m’ont donc laissé de marbre.

Dans Futur Intérieur (A Dream of Wessex, 1977), Priest retourne sur un territoire plus personnel et s’attaque à l’un de ses thèmes de prédilection : la fuite du réel dans un cocon confortable mais imaginaire.

Matrix - Le choix entre la pilule bleue (le rêve) et la pilule rouge (la réalité) est un thème que l'on retrouve de Futur Intérieur.

Matrix – Le choix entre la pilule bleue (l’illusion) et la pilule rouge (la réalité)

Comme à son habitude, Priest commence son récit in medias res. J‘avoue que cette fois-ci le démarrage m’a semblé confus. Heureusement, passé une trentaine de pages laborieuses, le récit s’envole enfin et devient captivant. Une nouvelle fois, Priest part d’un postulat alambiqué dont il va explorer plusieurs facettes avant de le dynamiter dans les dernières pages.

Ce point de départ est un ressort désormais bien connu de la science-fiction : la machine à rêves ou le monde-simulacre. Ce sont surtout des exemples récents et cinématographiques qui viennent immédiatement à l’esprit (Total Recall, Truman Show, Abra los Ojos, eXistenZ, Matrix, Inception, Source Code, etc.) mais déjà en 1977, le sujet avait été bien labouré par la SF (L’invention de Morel de Bioy Casares, Simulacron 3 de D. Galouye, et surtout les nombreuses œuvres de Philip K. Dick dans les années 60 – Le Maitre du Haut Château, Le Temps désarticulé, Le Dieu venu du Centaure, Ubik… –  dont c’était un peu devenu le fond de commerce).

Quelques exemples de « machine à rêve » de Total Recall (1990) à son remake de 2012 (entre les deux : eXistenZ, Matrix, Inception, Source Code). Ces vingt dernières années le cinéma à grand spectacle a traité jusqu’à l’épuisement les thèmes du rêve éveillé, du simulacre et de la réalité virtuelle. (A noter que Christopher Priest est l’auteur de la novelisation d’eXistenZ, mais j’aurai l’occasion d’en reparler)

Encore avant cela, il s’agit d’un thème classique de la philosophie : la caverne de Platon, le voile de Maya des religions hindoues, le monde physique des Gnostiques, l’Hypothèse du Malin Génie chez Descartes, voilà autant de fables qui posent la possibilité que nous soyons tous prisonniers d’un monde entièrement illusoire. En 1974, 3 ans avant la parution du roman de Priest, le philosophe américain Robert Nozick proposait une variation intéressante sur ce thème dans son livre Anarchie, Etat et Utopie. Traditionnellement, les hypothèses sceptiques (et si le monde était un rêve ? et si nous étions tous des cerveaux dans des cuves ?) servent à introduire des problèmes d’ordre métaphysique ou épistémologique (Ce que je crois le plus fermement est-il vrai ? Le monde est-il réel ? Comment pouvons nous le connaitre ?) La « machine à expérience » décrite par Nozick permet au philosophe de poser une autre question, d’ordre moral : peut-on s’épanouir dans une vie illusoire qui nous comble parfaitement en tant qu’individu, ou bien la réalité objective vaut-elle forcément mieux et pourquoi ?

Supposez qu’il existe une machine à expérience qui soit en mesure de vous faire vivre n’importe quelle expérience que vous souhaitez. Des neuropsychologues excellant dans la duperie pourraient simuler votre cerveau de telle sorte que vous croiriez et sentiriez que vous êtes en train d’écrire un grand roman, de vous lier d’amitié, ou de lire un livre intéressant. Tout ce temps là, vous seriez en train de flotter dans un réservoir, des électrodes fixées à votre crâne. Faudrait-il que vous branchiez cette machine à vie? […] Bien sûr, une fois dans le réservoir vous ne saurez pas que vous y êtes ; vous penserez que tout arrive véritablement […] Vous brancheriez vous ? Que peut-il y avoir d’autre qui nous préoccupe si ce n’est la façon dont nous ressentons nos existences de l’intérieur ? […] Qu’est-ce qui nous intéresse en plus de nos expériences personnelles ? (R. Nozick, Anarchie, Etat et Utopie, PUF, p. 64)

Futur Intérieur s’inscrit dans le prolongement de cette expérience de pensée. Le projecteur de Ridpath est une machine qui permet – en gros – de rêver à plusieurs en mettant les inconscients en commun. Le résultat est un monde fantasmé mais qui a la consistance du réel. Grâce au projecteur, 39 scientifiques particulièrement brillants sont recrutés par un mystérieux conseil d’administration pour créer ensemble une simulation du futur, leur mission consistant dans un deuxième temps à explorer ce XXIe siècle idéal où les problèmes du présent sont résolus… afin de trouver comment ! Mais l’expérience tourne à vide car elle a été subrepticement détournée par les participants qui prennent tout simplement du bon temps dans un monde paradisiaque qu’ils se sont fabriqué : le Wessex – un fragment du sud de l’Angleterre devenu dans cet avenir imaginaire une petite île balnéaire suite à un tremblement de terre.

Le personnage principal du roman est Julia, une jeune géologue probablement à l’origine du caractère insulaire du Wessex. Elle est au centre d’une double intrigue : d’abord, elle est chargée du rapatriement de David, l’un des scientifiques qui semble bloqué dans le Wessex sans souvenirs de sa vie réelle. D’autre part, elle est l’ex de Paul, envoyé par le conseil d’administration pour faire le ménage dans tout ce bazar.

Le fait que Priest adopte pendant une grande part du roman le point de vue d’une femme marque un certain progrès par rapport à ses précédents livres. Il lui permet de diversifier son répertoire psychologique et de traiter de façon plus complète l’autre question qui le taraude depuis ses premiers textes : celle du couple. Le Wessex, qui est une projection de l’inconscient des participants, est qualifié par l’un des personnages de psychodrame (le psychodrame est une forme de thérapie psychanalytique qui se base sur l’interprétation collective de scénarios improvisés). C’est littéralement l’usage que va en faire Julia, qui va trouver un moyen de résoudre, par le truchement de ce monde virtuel, son rapport problématique avec les hommes. Alors que dans Le Rat Blanc et Le Monde Inverti, le couple était forcément en crise, et que la fuite dans l’imaginaire était le signe d’une incapacité à comprendre d’autres réalités, ou bien d’un tempérament un peu névrosé (les personnages de Whitman ou d’Helward), la conclusion est cette fois-ci plus optimiste : vivre dans l’illusion peut valoir le coup, à condition qu’on soit deux à rêver.

Le livre est par certains aspects un peu daté. Il est difficile d’adhérer à ce XXIe siècle fictif, censé être le fruit des cerveaux les plus brillants mais où les Etats-Unis et l’Union soviétique se partagent toujours le monde, et où l’Amérique, définitivement convertie au culte du pétrodollar, est devenue musulmane (scénario hautement improbable, je pense qu’on est tous d’accord). Il s’agit d’éléments de décors parfaitement anecdotiques mais qui peuvent faire tiquer le lecteur. J’ai également regretté que lorsque le Wessex commence à débloquer, les choses n’aillent pas plus loin. Priest envisage la possibilité vertigineuse d’une mise en abyme de son dispositif (un rêve dans le rêve) mais il balaie cette hypothèse d’un revers de la main pour se précipiter vers la conclusion à laquelle il tient, nous servant encore une fois un final un peu verbeux.

Futur Intérieur est une lecture agréable mais qui souffre de quelques imperfections parfois frustrantes, ses protagonistes sont attachants, et même touchants, mais le roman reste une œuvre mineure, surtout pour un lecteur d’aujourd’hui, familier au moins par le cinéma, des thématiques explorées par Priest. Avec Futur Intérieur comme avec la Machine à explorer l’espace, Priest creuse son sillon d’auteur de SF à part entière, que ce soit en s’appropriant l’une de ses thématiques récurrentes, ou en  faisant allégeance à une figure tutélaire. A ce stade de sa carrière, Priest n’est plus un écrivain débutant mais il n’est pas encore un auteur aguerri, et ces figures imposées ressemblent un peu trop à des carcans.

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5 réponses à Marathon Priest 3 : La Machine à explorer l’espace / Futur intérieur

  1. Moon dit :

    Étrangement, c’est un billet qui m’a donné envie de voir des films. Je me suis rendu compte que je n’avais pas vu Total Recall, eXistenZ, ni Source code…

  2. L'armurier dit :

    J’aurais également pu citer Le Monde sur le fil que tu as chroniqué (et qui est une adaptation du roman Simulacron 3) ! eXistenZ, Priest en a rédigé la novélisation (il a effectué quelques travaux alimentaires de ce genre, généralement sous pseudonyme). Donc, j’aurai probablement l’occasion de revenir sur cette thématique et sur ces films dans la suite de mon marathon…

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