Marathon Priest 2 : Le Monde Inverti

Je poursuis ma lecture de Priest avec Le Monde Inverti (1974), son livre le plus connu, un vrai livre de science fiction bien costaud où l’auteur démontre avec brio sa capacité à construire un Monde imaginaire au fonctionnement aussi étrange que convaincant. En même temps, l’auteur – dont on sait qu’il a tendance à s’agacer des tics et des manies des littératures de l’imaginaire – ne se considère pas du tout comme un concepteur de Mondes : « L’idée de Tolkien de mettre des cartes [dans les livres] m’interpelle vivement, je sais que les lecteurs de fantasy aiment les cartes et que c’est une convention d’en faire. Mais la littérature traite des mots, des idées et des gens, elle ne consiste pas à tracer des plans.1 » Si Priest met en place dans son roman un jeu de règles cohérentes, c’est moins dans le but de construire de toutes pièces un univers fictif que pour le plaisir de subvertir lentement ces prémisses.

Le coup de la première phrase

L’édition folio SF, qui omet le prologue de l’édition originale

Comme pour Moby Dick, il est d’usage de citer l’incipit du Monde Inverti afin de planter le décor. Sauf que cette célèbre première phrase (« J’avais atteint l’âge de mille kilomètres…« ) n’est pas la première phrase du livre. Pour des raisons mystérieuses, le prologue du roman, ainsi que la citation de Samuel Johnson en ouverture, ont mystérieusement disparu de l’édition Folio SF actuelle, bien qu’elle soit présente dans les éditions plus anciennes. Après avoir vaguement fouiné en territoire anglo-saxon, la même chose semble vraie en anglais : le prologue est présent dans certaines éditions et pas dans d’autres. Sans explication.

C’est particulièrement dommage car ce prologue donne une coloration entièrement différente à la lecture de ce qui suit, répétant le principe de contraste maximum inauguré dans Le Rat Blanc. Ces deux ou trois pages qui sont omises décrivent en effet une brève scène de fête dans un pays hispanique où séjournent des étrangers, peut-être des missionnaires, et se clôt par l’arrivée d’hommes à cheval. En un saut de géant, le premier chapitre nous transporte ensuite sans transition dans un autre monde, aux côtés du jeune Hellward Mann qui, ayant donc atteint l’âge de mille kilomètres, est prêt à commencer son apprentissage au sein de la Guilde des cartographes du futur…

Le château ambulant

Hellward est en fait un habitant de la Cité Terre, une ville entièrement close régie par un rigide système de castes. La grande majorité des citoyens vit cloitrée, ignore tout du monde extérieur, et est uniquement chargée de l’administration courante de la Cité. Les membres des Guildes connaissent eux le monde extérieur et la nature exacte de la ville. Ils sont également chargés de sa survie.

Le Monde Inverti est d’abord un roman d’apprentissage : nous allons accompagner Hellward alors qu’il vient de sortir de la « crèche » (où les jeunes enfants sont élevés à l’écart des adultes) et qu’il s’apprête à être initié au système des Guildes. Nous passons en même temps que lui de l’ignorance totale à la découverte du « monde inverti » qui environne la Cité. Très rapidement, on apprend que la ville est en fait montée sur des rails amovibles qui sont sans cesse démontés et remontés afin de lui permettre d’avancer en dépit de tous les obstacles. Si nécessaire, des ouvriers sont recrutés dans le monde extérieur, qui semble peuplé uniquement d’êtres peu civilisés, les Tooks, tenant lieu de main d’œuvre bon marché mais fournissant également à la ville les femmes permettant sa survie (la Cité connait un étrange déficit de naissances féminines). La responsabilité des Guildes est de permettre le déplacement de la Cité vers l’Optimum, un point en mouvement permanent vers le nord (à moins qu’il soit fixe et que ce soit le sol qui se déplace vers le sud ?), sans quoi elle risquerait de graves dangers. C’est parce que cet avancement est inéluctable que le temps et l’âge d’Hellward peuvent être mesurés en km. L’initiation d’Hellward va consister à lui enseigner l’absolue nécessité de la Traction en visitant successivement le passé (ou le sud de la cité) puis le nord (ou le futur).

L’image de la Cité en mouvement (et celle des forçats chargés de la déplacer) est brillante et a la force des archétypes. Étrangement, l’idée m’a semblé familière, mais j’ai eu beau chercher, je n’ai pas trouvé grand chose de comparable dans des œuvres de fiction plus anciennes2 . J’ai bien en tête le Château ambulant de Miyazaki, (librement adapté d’un roman pour enfant de 1986) ou les cathédrales mobiles d’Alastayr Reynolds dans Le gouffre de l’Absolution (dont j’ai entendu parler mais que je n’ai pas lu). Il y a encore deux ou trois exemples à citer, mais toujours bien postérieurs à Priest et qui ne me sont pas vraiment familiers. Il est possible que je pense en fait au temple de la Rose-Croix, une gravure ésotérique du XVIIe siècle que je connais depuis longtemps, et qui se situe un peu dans la veine des Emblemata que j’évoquais ici.

Le temple de la Rose croix (1618) / Le chateau ambulant de Miyazaki (2004)

Du côté du monde réel, peut-être Priest avait-il eu vent du projet Walking City d’Archigram ? Il s’agit d’un collectif d’architecture théorique qui a développé l’idée d’une délirante ville mobile en 1965.

Une représentation de l’étrange ville qui marche d’Archigram

Une fable sur la relativité de la connaissance

On peut voir dans l’avancée de la Cité une métaphore du capitalisme ou du colonialisme, une représentation sisyphienne de l’absurdité de l’existence, du travail ou de la quête du progrès. Tout cela est autorisé par le texte, et par la citation de Samuel Johnson placée en exergue dans l’édition originale:

Où que se tourne mon regard, Ne sont que choses étranges, pourtant rien de nouveau ; Tout au long ce n’est qu’un infini labeur, Un infini labeur pour tomber dans l’erreur.

On retrouve également des thèmes et des figures discrètes qui apparaissent déjà dans son précédent livre et qui semblent hanter Priest : l’errance et le cataclysme, la figure lointaine du père, le rapport à l’autorité, la possibilité de se construire une opinion personnelle face aux événements, la violence faite aux femmes, et la féminité comme source de crises, à la fois personnelles et collectives.

Sur un plan plus terre à terre, Priest nous offre tout simplement le portrait soigné d’un monde imaginaire obéissant à sa propre logique et à sa propre physique, à la façon des planet operas, cette sous-catégorie de la SF consacrée à l’exploration de planètes ou de civilisations étranges : l’organisation de la Cité est décrite de façon détaillée mais aussi les aberrations temporelles et spatiales du monde qui l’environne. L’écriture de Priest est élégante, mais laconique et monotone, parfois répétitive, ce qui contribue à renforcer la consistance du roman mais n’évite pas certaines longueurs (le roman est tiré d’une nouvelle, et l’impression d’un texte « allongé » se fait sentir à l’occasion).

Venant de lire le Rat Blanc, j’ai été frappé de retrouver dans la Cité l’autarcie, la négation du monde extérieur et la duperie de soi qui règnent dans le village traversé par Whitman dans le livre précédent de Priest. Le thème qui finit par s’imposer à l’issue du récit est celui du réel et de l’illusion, de la connaissance et de sa relativité, la question du rapport entre le savoir et l’ordre établi. En effet, l’organisation totalitaire de la ville n’est pas justifiée par une idéologie, un système théorique ou une police violente, mais par une lente initiation des membres des Guildes aux dangers du monde extérieur, et par le maintien des autres habitants dans l’ignorance. Le système de la Cité est tout entier basé sur la connaissance détenue par un petit nombre, qui s’appuie elle-même sur des expériences individuelles (en particulier l’exploration de la zone extérieure) plutôt que sur des explications, un dogme écrit ou théorique :

Il était acquis de longue date que les coutumes de la cité se transmettaient d’une génération à l’autre, non par l’enseignement classique, mais par une méthode heuristique. Tout apprenti aurait davantage conscience de la valeur des traditions des guildes en comprenant de lui-même les réalités de l’existence sur lesquelles elles se fondaient qu’en subissant une formation théorique. En pratique, cela voulait dire que j’avais à découvrir seul pourquoi les hommes venaient travailler aux voies, quelles autres tâches ils exécutaient et en définitive, tout ce qui concernait la survie de la ville. (p. 61)

Je ne dévoilerai pas les expériences d’Hellward au-delà de la Cité, mais à l’issue du roman, le lecteur est invité à s’interroger sur le bien fondé de l’interprétation qui en est donnée – et qui justifie la poursuite de l’Optimum. Peut-être est-elle prédéterminée par le long conditionnement d’Hellward dans la crèche ? Dans ce cas, le système se mord la queue… Après pas loin de 300 pages consacrées au seul point de vue des Guildes sur les particularités du monde inverti, Priest introduit à la toute fin du roman une hypothèse nouvelle. Le lecteur est, dans les quelques pages de conclusion, placé en position d’arbitre face à deux points de vue possibles mais mutuellement incompatibles, l’un justifiant la poursuite de l’Optimum, l’autre pas.

Beaucoup de lecteurs ont été déçus par cette fin, y voyant un twist final amené un peu brutalement. En fait, des élément subtils jouent en faveur de chaque point de vue. Par exemple, l’auteur a pris soin d’alterner des parties à focalisation interne (à la première personne) et externe (à la troisième personne). Les éléments du récit remis en question à l’issue du roman sont racontés objectivement, ce qui leur donne une certaine force. Si la suppression du prologue (et de la citation de Johnson sur l’erreur) sont bien le fait d’une révision de Priest (ce dont j’aimerais bien avoir confirmation), cela confirme une réelle volonté d’indécision quant à la conclusion, car ces deux éléments vont plutôt dans le sens de la seconde hypothèse (celle opposée au système des Guildes).

Priest abandonne donc le lecteur sur une fin abrupte. C’est à mon avis un élément constitutif de son propos : démontrer qu’il est impossible de se forger un point de vue objectif sur le Monde, de sortir de ses propres ornières, même en étant face aux « choses elles-mêmes » (les chapitres à la troisième personne). J’ai l’air de conclure une dissertation de philosophie de classe de terminale mais ce didactisme un peu pesant et démonstratif fait partie intégrante du livre, en particulier dans son dernier quart. On sent dans le Monde Inverti un auteur habile qui a trouvé ses thèmes de prédilection et qui sait où il veut aller, mais encore un peu trop théoricien et qui attend encore d’être touché par la grâce.

CITRIQ

  1. Voir cet article []
  2. MàJ du 5/11/2013 : Je découvre la nouvelle intitulée « Le seigneur des moissons » de Keith Roberts, dont le postulat est assez proche de celui de Priest : « Les grandes nations du globe se partagent l’exploitation d’immenses champs céréaliers, d’une taille telle que les moissonneuses les parcourant s’apparentent à de véritables villes ambulantes. Et chacun doit veiller à ne pas empiéter sur la parcelle de l’autre, s’il souhaite éviter l’incident diplomatique. » Source []
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4 réponses à Marathon Priest 2 : Le Monde Inverti

  1. Lune dit :

    Très belle chronique, intéressante, sur un livre que j’ai beaucoup aimé et qui avait réussi à me surprendre !

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