Marathon Priest 1 : Le Rat blanc

Christopher Priest est un auteur de SF britannique né en 1943. Formé à la comptabilité, il abandonne son métier à 20 ans pour écrire. Il est surtout connu pour son roman Le Monde inverti (1974), considéré comme un classique, et pour Le Prestige (1995) qui a été adapté au cinéma en 2006 par Christopher et Jonathan Nolan (Memento, Inception, The Dark Knight). Je souhaitais me plonger depuis longtemps dans l’œuvre de Priest. J’ai acheté Le Monde Inverti il y a quelques années mais j’en avais repoussé la lecture indéfiniment et il prenait la poussière sur une étagère. Je me suis récemment procuré une liseuse (le Kobo de la Fnac) qui a déclenché chez moi une envie de lecture compulsive. Je me suis dit que c’était une bonne occasion pour se faire un Marathon Priest. Première étape : Le Rat blanc (Fugue for a Darkening Island), paru en 1972 et traduit en Français en 1976.

Christopher Priest

Christopher Priest (Photo Rob Monk)

Quelques mots sur Priest d’abord

Comme l’idée est de découvrir Priest livre après livre, je vais rester dans le domaine des généralités et des étiquettes. Premier point de repère : on rattache souvent Priest au courant de la New Wave britannique – la SF sophistiquée des années 60-70, dont Moorcock ou Ballard sont deux autres figures importantes. On peut également considérer les livres de Priest comme des spécimens assez représentatifs de ce que Francis Berthelot nomme transfiction, ces ovnis littéraires situés à mi-chemin entre la littérature blanche et la littérature de genre, qui s’appuient souvent sur une double transgression : « transgression de l’ordre du monde et transgression des lois du récit1 » (en gros, il s’agit d’emprunter à la fois les exigences et les expérimentations narratives de la littérature « noble » et le rapport à l’imaginaire de la littérature de genre, habituellement plus codifiées).

En Anglais, le terme slipstream – que l’on doit à Bruce Sterling – désigne à peu près la même chose. Priest lui-même semble aujourd’hui s’être rallié à cet étendard. Il emploie en tout cas le terme dans un court article qui apparait sur son site web, « le top 10 des livres slipstream« , qui permet de situer l’écrivain dans un réseau précis d’affinités et de filiations : Priest cite les films Memento ou Dans la peau de John Malkovich, l’opéra Jerry Springer, des écrivains comme Margaret Atwood, Anthony Burgess, Haruki Murakami, Don DeLillo, Gabriel Garcia Marquez, John Banville, John Fowles, Paul Auster ou Dino Buzatti. Cette brève énumération (et la sélection qui constitue la suite du texte) inclue peu ou pas d’auteurs appartenant au sérail de la science-fiction. Au cas ou ce ne serait pas clair : Priest se veut un écrivain sérieux et respectable, ce qui l’emmène parfois à envisager avec un dédain –  un peu trop ostensible pour être honnête –  l’étiquette « SF » : « La plus grande partie de ce qui est publié sous le nom de science-fiction est sans intérêt, mal écrit, déprimant », « Je déteste la SF, je n’en lis que par nécessité professionnelle« , etc. Malgré ses déclarations, Priest reste suffisamment attaché au genre, à sa définition, aux enjeux littéraires et de pouvoir qui le traversent, pour susciter début 2012 une mini polémique à l’occasion de l’annonce des nominés au prix Arthur C. Clarke. Dans un texte virulent reproduit sur son site, Priest dénonce l’incompétence du jury, la qualité médiocre des œuvres retenues, et réclame la suspension du prix (rien que ça !). Un monsieur avec une forte personnalité donc, et loin d’être dénué de paradoxes.

Ce n’est pas étonnant que les frères Nolan aient souhaité adapter Priest car ils ont presque transformé en gimmick cinématographique la « méthode Priest » : plonger le lecteur dans un état de perplexité totale avant de le laisser lentement reconstituer le puzzle qui s’offre à lui, ou bien à l’inverse : « proposer au lecteur cette sorte de défi, l’emmener par la main, et puis le lâcher dans un virage2 ». Priest est notamment connu pour son traitement des thèmes du double, de l’illusion et des réalités brouillées. A ce titre, on en fait parfois un continuateur de Philip K. Dick (ce dont je ne suis pas parfaitement convaincu). Priest est également réputé pour la construction baroque de ses intrigues (chronologies perturbées, multiplication et brouillage des points de vue, etc.). C’est vrai dès ses début, donc dès Le Rat Blanc.

Le Rat Blanc

Le roman s’ouvre en effet sur un artifice qui obéit à ce qu’on pourrait qualifier de principe du contraste maximum. Dans le premier paragraphe, le personnage principal nommé Alan Whitman se présente comme un homme banal, universitaire portant lunettes et vestes en tweed, aux opinions politiques incertaines, agacé par sa femme et aimant sa fille. Le second paragraphe est identique dans sa construction si ce n’est que Whitman est désormais une sorte d’ivrogne crasseux et fatigué, portant les mêmes loques depuis des mois, errant sans famille ni amis. S’agit-il du même personnage ou d’un homonyme ? Quelque chose est-il arrivé à Whitman pour le faire basculer d’un état à l’autre ?

L’esprit du lecteur est immédiatement sollicité par ces questions et ne cessera pas de l’être pendant une bonne partie du livre qui s’articule tout entier autour de ce procédé : des paragraphes distincts dont les rapports logiques et chronologiques échappent d’abord complètement au lecteur, le seul fil directeur étant Whitman. A travers cette vision kaléidoscopique, une trame d’ensemble se dégage progressivement (mon résumé risque donc de gâcher un peu la lecture du livre, mais je vais tenter de me limiter aux éléments qui sont assez vite devinés par le lecteur) : suite à un débarquement massifs d’immigrés africains en Angleterre, le pays traverse une grave crise sociale et économique, l’opinion publique se polarise entre humanistes et partisans des méthodes agressives du gouvernement d’extrême droite récemment élu. Rapidement, le pays sombre dans un état de guerre civile, avec au milieu des deux principaux belligérants, des colonnes de réfugiés errant à travers la campagne britannique.

Le livre a parfois été taxé de racisme. C’est un complet malentendu, mais Priest s’est quand même senti obligé de livrer quelques années après la première édition une version corrigée levant d’éventuelles ambiguïtés. Dans le texte que j’ai lu, Priest mobilise bien une imagerie et des fantasmes racistes, en particulier dans une scène complètement fantasmatique « d’invasion » – en fait le débarquement en catastrophe d’un cargo grouillant littéralement d’immigrés. Cette scène met franchement mal à l’aise, mais les africains servent surtout de deux ex machina dans le roman. Selon Priest, le livre est « politiquement neutre3 », il ne parle pas de politique, mais des « conséquences de la politique« . La question ethnique ou raciale, celle de l’immigration ou de l’asile politique, sont exacerbées par le prisme de la fiction, mais il s’agit de simples prétextes pour déchirer le plus rapidement possible le pays en factions rivales et fanatiques. Pendant la guerre, les pires exactions ne sont pas réservées à un camp en particulier. Bref, malgré un titre français bien maladroit, le livre de Priest n’a rien à voir avec Le Camp des Saints de Jean Raspail, roman à thèse et best-seller d’extrême droite récemment réédité mais initialement publié en 1973 – donc quasi contemporain du Rat blanc – et dont l’intrigue est à peu de choses près similaire (l’invasion du sud de la France par une armada d’immigrés).

Pour en revenir à la construction du livre : au fil de la lecture, les paragraphes se regroupent progressivement en grappe appartenant essentiellement à trois périodes chronologiques : avant la crise, à ses début, et à son apogée. La construction du livre présente surtout un intérêt au début, lorsque chaque nouvel élément sollicite la curiosité du lecteur. Lorsque la situation est globalement comprise, le procédé devient plus artificiel et un peu lassant, il s’épuise puis retrouve sa force initiale à la fin du roman. En effet, tout au long du récit, Whitman, sa femme et sa fille sont séparés et réunis à deux reprises. La fin du roman, en concentrant en quelques pages différentes séparations et retrouvailles, multiplie la charge émotionnelle du dénouement.

La relation entre Whitman, sa femme et sa fille est un élément important du récit : l’effondrement de la société vaut comme métaphore de l’effondrement du couple – et inversement. Plus littéralement, l’une des grandes qualités du livre est de parvenir à transposer au sein d’une grande puissance occidentale une situation de crise politique grave (guerre civile, exode, camps de réfugiés, intervention des Nations Unies) où elle semble inimaginable (en fait, le récit est de l’aveu de Priest une version cauchemardée de la situation en Irlande du Nord au début des années 70). Le livre appartient au genre post-apocalyptique, mais il parvient à en éviter presque tous les clichés, en traitant la fin du monde comme quelque chose de triste et fatiguant plutôt que d’extraordinaire et cataclysmique. Priest parvient à suggérer l’idée d’une Angleterre défaite, sans s’appesantir sur la description de ruines fumantes mais en se limitant aux errances d’un homme banal.

En lisant des réactions de lecteurs sur Internet, j’ai vu que beaucoup de gens avaient trouvé Whitman détestable et antipathique, ce qui m’a étonné. Whitman est surtout un homme moyen, sans doute médiocre, et très égoïste, puisque la fin du Monde est surtout l’occasion pour lui de comprendre les impasses de son couple. Il y a des traces d’existentialisme dans le texte de Priest. Whitman, qui traverse les crises les plus graves sans parvenir à en prendre la mesure et peut-être même à y croire, a des faux air de personnage à la Camus. La fin du roman, dont il est difficile de dire si elle marque un changement fondamental dans la personnalité de son protagoniste, est terriblement absurde et triste, ce que renforce encore l’écriture blanche et presque atone de Priest.

Une qualité de l’auteur qui pointe ici et là est l’onirisme qu’il parvient à instiller subtilement dans un univers pourtant très terre à terre. Je pense en particulier à ce village autiste que traverse Whitman vers la fin du livre, où tout le monde ignore ou feint d’ignorer les événements extérieurs.  Alors que le lecteur pense avoir enfin toutes les clefs de l’histoire, Priest parvient à faire naitre au dernier moment des doutes et des interrogations nouvelles dans l’esprit du lecteur (tout cela est-il réel ?).

Je retiens du livre sa capacité à éveiller la curiosité du lecteur, son étrangeté et sa tristesse, la dimension ludique (malgré tout) du jeu de piste initial, mais ses artifices de constructions sont un peu trop tape-à-l’oeil et on sent un auteur qui hésite encore à prendre à bras le corps les thématiques qui s’offrent à lui.

La couverture française aux Presses de la Cité est à peu près aussi vilaine que la traduction du titre. Cohérence.

CITRIQ

  1. Francis Berthelot, Bibliothèques de l’entre-Monde, Folio SF, 2005 []
  2. Entretien avec le cafard cosmique []
  3. Avant propos à la réédition anglaise du livre []
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5 réponses à Marathon Priest 1 : Le Rat blanc

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  2. Philémont dit :

    Juste une petite remarque corrective : Le monde inverti a été publié en France avant (1975) Le rat blanc (1976). Ce dernier est donc le deuxième roman de Priest traduit en français.

  3. Philémont dit :

    Une information supplémentaire (source : Gilles Dumay, directeur de la collection Lunes d’encre de Denoël) : Priest a réécrit ce roman récemment (2011 je crois) ; cette nouvelle version devrait être traduite cette année (par Michelle Charrier) et publiée en Lunes d’encre en 2014.

  4. Nicolas dit :

    Oui, l’info m’était passée sous les yeux également. Le troisième lien en pied de page pointe vers la préface de cette nouvelle version sur google books, Priest s’y explique sur les modifications apportées. C’est une étrange habitude que de réécrire ainsi d’anciens textes, Priest le fait assez souvent.

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