Manga Kamishibai

Le livre d’Eric P. Nash, Manga kamishibaidu théâtre de papier à la bd japonaise (La Martinière, 2009) ne s’est probablement pas très bien vendu car il est maintenant en solde dans toutes les librairies (c’est à cette occasion que je me le suis procuré). Il faut dire que son titre est légèrement trompeur. Certes, on peut voir dans le kamishibai un précurseur du manga. Dans les années 50, de nombreux artistes (comme Shigeru Mizuki) vont passer d’un support à l’autre, et de façon générale le kamishibai partage de nombreux traits communs (graphiques ou thématiques) avec les mangas actuels. Mais à l’approche de la guerre, ce divertissement populaire va surtout être utilisé comme un instrument de propagande. Une grosse partie du livre est consacrée à cette période, qui nous entraine bien loin des mangas et rappelle d’avantage l’esthétique du réalisme socialiste ou la propagande de guerre américaine.

Au fait, qu’est-ce que le kamishibai ? Il s’agit d’une forme de conte ou de théâtre ambulant où l’interprète, équipé d’un petit castelet qui permet de faire défiler un  jeu d’image, commente et interprète les scènes devant des spectateurs, généralement des enfants attroupés dans la rue ou dans un parc. Les représentations sont gratuites, les comédiens vivent de la vente de menues confiseries. Les métiers de conteurs et de dessinateur de kamishibai sont distincts. En 1933, durant l’âge d’or du kamishibai, on compte à Tokyo 93 ateliers de production et 1275 kamishibaya. Une véritable industrie !

Un kamishibaya en pleine action

Eric Nash souligne à juste titre les affinités entre le manga et le kamishibai. La figure tutélaire de Tezuka en prend un petit coup, parce qu’on retrouve dans le kamishibai beaucoup d’éléments qui lui sont généralement attribués (le dynamisme, les grands yeux…). Bien qu’il s’agisse de créations artisanales dessinées et peintes à la main, on retrouve aussi dans le kamishibai les prémices du mode de production des bande dessinées japonaises (segmentation des publics, récits feuilletonants, rythme de parution rapide, division du travail dans les ateliers, etc.)

On peut peut-être reprocher au texte d’Eric Nash d’être parfois un peu désordonné et lourdaud (la traduction n’est pas très bonne). La principale qualité du livre est de mettre sous les yeux du lecteur occidental une imagerie étonnante et quasiment inédite. Ces histoires de monstres géants, de savants fous, de héros volants, de cow-boys ou de samouraïs mêlent de façon étonnante les traditions japonaises, les mythes naissants des Etats-Unis (le surhomme, le justicier solitaire et masqué), les clichés des romans feuilletons (les savants fous et les orphelins en détresse) et de la science fiction (machine volantes, planètes lointaines, extra-terrestres). Tout cela sous une forme douée d’un dynamisme inconnu jusqu’alors.

Cataclysmes, robots géants, superhéros et demoiselles en détresse : quelques thèmes récurrents du kamishibai.

En 1931, c’est par exemple pour le kamishibai que Takeo Nagamatsu crée Golden Bat (un drôle de squelette volant, aux yeux qui louchent, capé et doté d’une imposante collerette), le premier archétype du superhéros, bien avant l’apparition du Fantôme de Lee Falk (1936) ou du Superman de Siegel et Shuster (1938).

Golden bat, superhéros surréaliste

Comme tous les divertissements populaires, le kamishibai subit la foudre des censeurs. La situation se retourne complètement avec l’arrivée de la guerre, le gouvernement japonais va y voir un outil de communication sans pareil. La main mise de l’Etat va marquer un tournant important : la production de kamishibai est industrialisée et ils sont désormais imprimés sur papier. Sans perdre en efficacité, l’imagerie employée cesse cependant d’être innovante – on est dans le territoire bien connu de l’esthétique de propagande. Elle n’en est pas moins troublante. C’est le cas en particulier de ces petits enfants et de ces troupes d’animaux tout ce qu’il y a de plus kawai, qui partent vaillamment trucider les ennemis de l’empire Nippon.

Youpi ! Allons tuer des gens !

Après la guerre, le kamishibai demeure un moyen de communication (il y a des kamishibais pro-américains, des kamishibais clandestins pro-soviétiques), mais aussi un outil pédagogique. Je suppose que c’est à ce titre qu’il est arrivé en occident : on peut parfois voir des spectacles de kamishibai dans les écoles ou les bibliothèques française1 mais il s’agit généralement de représentations destinées aux très jeunes enfants, où on ne retrouve ni l’étrangeté ni la violence sidérante de certaines images reproduites dans le livre d’Eric Nash. Je pense par exemple à ces récits de la destruction d’Hisroshima réalisés après la fin de l’occupation en 1952 et la levée de la censure américaine. Là encore, le kamishibai est précurseur et inaugure une longue tradition de représentations de la bombe, bien avant le Gen d’Hiroshima de Keiji Nakazawa (1973).

Prière pour la paix et Les Enfants d’Hiroshima, deux kamishibai consacrés à Hiroshima

On se rend compte au long de ces pages que le kamishibai n’est pas seulement un divertissement populaire mais un média à part entière. A tel point qu’à son arrivée la télévision est qualifiée de « kamishibai electrique ». La télé va progressivement s’accaparer le public du kamishibai, qui n’existe quasiment plus aujourd’hui. Il y a une opinion (qui remonte peut-être à MacLuhan ?) d’après laquelle un média n’en remplace jamais un autre (« le livre électronique ne tuera pas le papier, le cinéma ne s’est pas substitué au théâtre, ni la photo à la peinture, etc. ») Je n’en suis pas totalement convaincu. Les médias meurent aussi. Et le kamishibai en est un bel exemple.

En occident, le kamishibai est surtout utilisé dans un contexte scolaire (source)

  1. Il existe un livre à ce sujet mais je ne l’ai pas lu : Edith Montelle, La boîte magique : Le théâtre d’images ou Kamishibaï – histoire, utilisations, perspective, Callicéphale, 2007. Quelques éditeurs publient des kamishibai comme Kimiko ou Callicéphale. On peut même acheter un kamishibai (le castelet) allemand sur amazon !  Enfin, quelques comédiens ou compagnies théâtrales ce sont spécialisées dans ce domaine (comme Jean-Claude Pommier et la compagnie POKKOWA-PA!) []
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