Manga d’auteur ou mangaka manga ?

Encore un billet sur les mangas ! Du 2 au 4 juillet, la Cité internationale de la bande dessinée et le Pôle Image Magelis organisaient une université d’été consacrée aux mangas. Je dois en fournir un compte-rendu pour une revue professionnelle, je ne vais donc pas revenir dans le détail sur ces trois journées denses et instructives. Je vais plutôt m’arrêter sur un sujet particulier qui a occupé la deuxième matinée d’échanges : le manga d’auteur.

manga d'auteur

Une table de présentation à la librairie du musée de la bande dessinée

Pierre-Laurent Daures1 ouvrait la journée en consacrant son intervention à cette notion, et surtout à son « écho dans l’édition française« . L’ensemble des professionnels du livre (non seulement les éditeurs, mais aussi les bibliothécaires, les librairies et les critiques) semble en effet avoir trouvé dans le manga d’auteur un territoire de prédilection, une version plus noble, plus légitime, et plus grand public de la bande dessinée japonaise que ne le sont les séries d’action pour adolescents, une sorte de manga d’art et essai.

Ce point de vue a probablement sa source dans le Manifeste de la nouvelle manga, rédigé en 2001 par Frédérique Boilet. Celui-ci s’ouvre sur un constat : au Japon, une part importante de la production de mangas traite du quotidien plutôt que d’aventures fantastiques ou de science-fiction. D’après Boilet, il y a une affinité profonde entre cette approche et celle de la nouvelle bande dessinée française, la bande dessinée indé, la bande dessinée d’auteur, celle promue par l’Association ou Ego comme X depuis les années 90. Dans les dernières lignes de son texte, Boilet conclut ce parallèle en parlant plus généralement de « manga d’auteur« . Un étendard était né…

Depuis, il a été largement repris, son acception s’élargissant en même temps que sa popularité. Sous l’étiquette « manga d’auteur », on a tendance à englober désormais tout ce qui s’éloigne plus ou moins de la production mainstream sur le plan graphique, narratif ou thématique. Il peut s’agir d’œuvres patrimoniales (Tezuka, Tatsumi, Mizuki), de créations avant-gardistes ou en rupture avec l’édition grand public (l’écurie Garo puis AX, l’ero guro), d’auteurs variés ayant simplement des styles ou des thématiques reconnaissables (Taniguchi, Urasawa, Matsumoto).

Cette étiquette un peu fourre-tout correspond-elle à une réalité japonaise ? Peu probable. C’est en tout cas ce qui ressortait de l’intervention suivante de Nobuhiko Saito 2, un spécialiste japonais qui n’avait pas l’air de saisir grand chose aux discussions précédentes sur le « manga d’auteur » (la barrière de la langue n’arrangeait sans doute pas les choses).

Go Nagai (le papa de Goldorak mais aussi de séries bien plus sombres mêlant fantastique, horreur et érotisme) se représente en train d’enfanter son œuvre dans Gekiman

Son exposé était consacré aux mangaka mangas (sans doute le sujet le plus proche de la commande qui lui avait été passée). Il s’agit de mangas de ou pour mangakas, où les dessinateurs évoquent leur vie personnelle et/ou professionnelle. Le genre apparait en 1961 avec la Cruelle histoire d’un mangaka (Mangaka Zankoku Monogatari) de Shinji Nagashima3. C’est à cette époque que l’édition de mangas migre massivement des librairies de prêt et de la presse mensuelle vers les hebdomadaires. Le travail de mangaka va alors devenir particulièrement difficile et fournir une abondante matière dramatique, pleine d’enjeux et de pathos (les deadlines à respecter,  l’inspiration à trouver, les éditeurs à satisfaire, le public à ravir, etc.). Dans le même genre, on pourrait citer Manga michi (1970-72) de Fujiko Fujio, ou plus récemment, les récits rétrospectifs de deux figures importantes de l’histoire du manga : Yoshihiro Tatsumi avec Une Vie dans les marges (2009), Go Nagai avec Gekiman (2010-série en cours).

Le récit peut déborder le cadre professionnel, toucher d’avantage à l’intime, comme dans la Forteresse de papier (Kami no Toride, 1974) où Tezuka évoque son expérience de la guerre, la naissance de son antimilitarisme et le renforcement de sa vocation de mangaka, ou dans le Journal d’une disparition (2005) où Hideo Azuma relate sa traversée du désert après plusieurs tentatives de plaquer son boulot de dessinateur. A l’inverse, les récits peuvent s’aventurer dans le domaine de la fiction. C’est le cas de Beatitude (2008) de Yamada Naito, une histoire d’amour entre deux jeunes pensionnaires de la villa Tokiwa (une célèbre résidence d’auteurs créée dans les années 50 par Tezuka). Enfin, on peut verser carrément dans l’imaginaire, le récit de genre, le thriller ou le shōnen, comme dans les débiloïdes La Plume de feu (Moeyo Pen, 1991) de Shimamoto Kazuhiko ou Comic Master J. (1996) de Yoshiaki Tabata et Yuuki Yogo.4

Yamada Naito, Beatitude

A priori, le mangaka manga semble être une bonne approximation de notre manga d’auteur puisqu’il réunit les deux traits essentiels évoqués initialement par Boilet (la thématique du quotidien, l’empreinte personnelle de l’auteur). En fait, il s’agit simplement d’un genre parmi d’autres, au même titre que les romances homosexuelles, les récits culinaires ou sportifs, les histoires de samouraïs. C’est une catégorie qui n’est auréolée d’aucun surcroît de noblesse, elle n’est pas normative mais simplement thématique, elle englobe aussi bien des succès commerciaux comme Bakuman que des œuvres autobiographiques plus confidentielles. Le manga d’auteur, au sens où on l’entend en France, a tout l’air d’une invention occidentale, d’un artefact ou d’un biais culturel.

Première précision : ça ne veut pas dire que les japonais ne se posent pas la question de la valeur artistique du manga (au contraire, c’est une thématique récurrente du mangaka manga), mais elle ne passe pas forcément par le prisme de l’Auteur.5

Deuxième précision : si le manga d’auteur est une construction, elle n’est pas pour autant dénuée de valeur. Il est au moins aussi pertinent de parler d’Auteur en matière de mangas que pour le cinéma Hollywoodien, comme l’ont fait avec brio les critiques de la Nouvelle vague dans les années 60. Mais il faut être conscient qu’il y a là un tour de force qui comporte une part de violence faite au réel. Il peut s’agir d’une démarche consciente et assumée, comme chez Stéphane Duval, le fondateur du Lézard noir, qui, lors de la table ronde qui concluait la matinée, revendiquait avec malice d’avoir fait du Vagabond de Tokyo, un manga quasi-anonyme et considéré unanimement comme « vulgaire et pornographique » une véritable œuvre d’art assortie d’un Auteur (Takashi Fukutani).

L’idée de manga d’auteur introduit dans le manga une hiérarchie qui n’existe pas sous cette forme au Japon, mais ce n’est pas un simple miroir déformant. En inventant un point de vue spécifiquement français sur la production japonaise, en distinguant des mangas atypiques ou brillant par leur singularité, le manga d’auteur a probablement contribué à asseoir la légitimité culturelle de la bande dessinée japonaise dans son ensemble et à diversifier son lectorat. Il a également permis à des catalogues cohérents de se constituer, chez des éditeurs indépendants comme Cornelius, Le Lézard noir ou IMHO, ou dans des collections comme Casterman Ecritures ou Sensei chez Kana. Dans une production surabondante comme celle qu’on connait aujourd’hui, le manga d’auteur est un angle parmi d’autres qui permet aux œuvres de parvenir jusqu’aux lecteurs.

Après plus de vingt ans de présence en France, la bande dessinée et la culture japonaises sont toujours l’objet de nombreux fantasmes. Il s’agit parfois de malentendus gênants, d’autres fois d’une véritable relecture, qui implique une forme de créativité dans la réinvention d’une culture éloignée, comme dans le cas de cette idée, finalement bien française, d’un manga d’auteur.

PS : La Cité de la bd a mis en ligne ici une interview de Pierre-Laurent et deux présentations qui permettent de revivre la demi-journée consacrée à ces questions

  1. Auteur, critique, concepteur et animateur d’ateliers de découverte de la bande dessinée (son site) []
  2. Directeur de la Bibliothèque de Manga Yoshihiro Yonezawa, auteurs d’ouvrage et de guides de référence sur le manga. []
  3. 11 ans avant Binky Brown de Justin Green. Ce qui en fait donc la première bande dessinée autobiographique de l’histoire. []
  4. Le sublime pitch de comic Master J trouvé sur Mangahelpers : « Dans l’industrie du manga, il existe une légende : si on laisse un message sur le panneau d’affichage de la gare de Shibuya, il est possible d’obtenir les service d’un certain personnage. Non, pas Nicky L*rson, mais Comic Master J : un assistant de mangaka capable d’encrer n’importe quel manuscrit dans tous les styles possibles pour 5 million de yens. Néanmoins, il refuse de travailler sur un manga dépourvu d’âme… Quelle est la vraie identité de J ? Pourquoi porte-il un manteau truffé de plumes et de règles ? B*ack Jack est-il son vrai nom ? Pourquoi un homme doué de tels dons a-il choisi de travailler dans l’ombre  plutôt que de réaliser ses propres mangas ? Le passé de J et ses relations avec le CLUB, une mystérieuse organisation, le rattachent peut être à une guerre secrète dont l’enjeu est l’avenir de la culture telle que nous la connaissons !… » []
  5. Dans cet article, Béatrice Maréchal évoque le rayon « chefs d’œuvre » et « auteurs particuliers » des librairies japonaises dans lesquels ont fini par atterrir les auteurs du « manga du moi » des années 70 (qui comptent sans doute parmi les dessinateurs les plus proches, dans l’esprit comme dans le style, de notre bd indé : les frères Tsuge, Yu Takita, Shinichi Abe). Mais il s’agit de rayons généralistes où des bandes dessinées sont noyées, et qui ont l’air d’être pour elles la dernière étape avant le pilon ou l’oubli poli. D’ailleurs Nobuhiko Saito n’a pas dit un mot de ce mouvement. []
Ce contenu a été publié dans Bandes dessinées, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

3 réponses à Manga d’auteur ou mangaka manga ?

  1. Cachou dit :

    Article vraiment intéressant. J’ai encore du mal à cerner ce que regroupe exactement le terme de manga d »‘auteur ». Par exemple, Taniguchi et Nananan. J’adore ces deux mangakas. Mais je trouve qu’ils tournent en rond depuis quelque temps. Pourtant, ils rentrent dans cette conception de d’auteurs, non? Si pour Nananan, la chose me semble aller de soi, je me pose de plus en plus de questions sur un Taniguchi qui, pour finir, me paraît être le pendant dessiné d’un Murakami: un auteur connu et reconnu qui se contenterait de se répéter la plupart du temps et dont le succès de chaque nouvelle oeuvre est pourtant assuré (je tiens à préciser que j’adore également Haruki Murakami, mais que je commence à voir trop de « recettes » chez lui). C’est pour moi plus un Spielberg qu’un Gondry en fait (si tu comprends ce que je veux dire). Du coup, est-ce que les « auteurs » sont ceux qui ont une œuvre estimée ou ceux qui ont une œuvre audacieuse, différente? C’est ça que je n’arrive pas encore à comprendre dans ce terme d' »auteur ».

    PS: Du coup, c’est malin, j’ai envie de lire plein de mangas sur les mangakas que je n’ai bien sûr pas à disposition. Je fais comment, moi? ;-p

  2. Nicolas dit :

    Salut Cachou,

    En fait cette notion de « manga d’auteur » c’est vraiment une invention des éditeurs occidentaux. Ce n’est pas forcément un gage de qualité, c’est plutôt un label un peu fourre-tout. Le cas de Taniguchi est un peu particulier, je crois qu’il est beaucoup moins connu au Japon qu’en France et qu’il travaille vraiment très étroitement avec des éditeurs français. Il s’est trouvé ce créneau assez unique, et sans doute bien confortable, ce qui explique peut-être qu’il ait tendance à se répéter ?

    Des mangas qui mettent en scène des mangakas il y en a vraiment à la pelle maintenant, tu as l’embarras du choix ! Et il n’y a pas que des mangas : si tu as l’occasion de le voir, je te conseille Tatsumi, un dessin animé d’Eric Khoo inspiré de la vie et des œuvres de Yoshiro Tatsumi (c’est sorti en dvd)

  3. Ping : Adopte un auteur ? | L'armurerie de Tchekhov

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *