L’art de la typographie et les derniers scribes

Sales caractères, de Simon Garfield, est un essai dans le style typiquement anglo-saxon, qui rappelle les écrits d’Alberto Manguel sur le livre et la lecture : encyclopédique sans être pompeux, blindé d’anecdotes, et pratiquant le coq à l’âne avec une certaine virtuosité. L’ouvrage de Garfield est une histoire de la typographie, l’art des fontes ou polices de caractères. En le parcourant, on retrouve multiplié à grande échelle des dilemmes et des figures familières. Les traitements de texte nous ont en effet tous un peu transformé en apprentis imprimeurs. Qui ne s’est pas un jour interrogé sur les mérites comparés d’Arial ou de Times New Roman ? Ces choix en apparence minuscules peuvent être à l’origine de polémiques mondiales comme le Verdanagate ou le mouvement d’abolition du Comic Sans. Désormais, les polices de caractère ne sont plus seulement des signes sur une page, elles peuvent aussi définir l’identité d’un lieu, d’une marque ou d’une institution. Elle sont un élément de design à part entière, présent partout autour de nous. Nous vivons dans une société typographique.

"Ceci est un atelier d’imprimerie, carrefour de la civilisation..." Premiers mots du célèbre manifeste de la typographe Beatrice Warde (Facsimilé de Full Circle Press)

Ceci est un atelier d’imprimerie, carrefour de la civilisation… Premiers mots du manifeste de la typographe B. Warde

Typographie et typographes

Si après 300 pages d’anecdotes, on est proche de l’overdose, il y a tout de même quelques belles histoires à découvrir dans le livre de Garfield, et une jolie galerie de portraits. On en apprend beaucoup sur l’hégémonie de Verdana, la haine vouée à Comic sans, ou la reconnaissance universelle d’Helvetica, mais aussi sur leurs créateurs respectifs. Eric Gill, Jean-François Porchez ou Matthew Carter – leurs noms sont relativement peu connus du grand public, bien que nous ayons tous eu longuement leurs œuvres sous nos yeux : une police réussie envahit littéralement notre quotidien, sans aucune commune mesure avec d’autres créations humaines.

Helvetica : le sommet de la typographie suisse des années 60, plagiée par Microsoft pour sa police Arial

Omniprésent, l’art du typographe consiste à redéfinir en permanence la limite aussi cruciale que subtile entre le lisible et le déchiffrable. Il y a une certaine noblesse dans cet art, mais qui tient à des détails minuscules. Il faut avouer que la plupart des typographes se copient indéfiniment les uns les autres depuis le XVe siècle, en ajoutant un empattement ici, un peu de graisse là, ou en décalant légèrement vers la gauche un point sur un « i ». Les conditions parfaites sont réunies pour l’épanouissement d’un type psychologique bien particulier : la plupart des typographes sont en effet totalement mégalomanes et pointilleux à l’extrême. Comme toutes les corporations, celle des typographes s’est édifiée sur une pseudo-technicité (et un jargon très fleuri, souvent anthropomorphique : le jambage, le corps, la panse des caractères…), le rejet des amateurs et des ignorants dans les limbes, et une forme de mysticisme, dont est parfaitement révélatrice l’affiche-manifeste de Beatrice Warde, qui trône dans nombre d’imprimeries et d’ateliers typographiques :

Le broadsheet de Beatrice Warde, composé en 1932 en Perpetua, police romaine créée par son compagnon Eric Gill (facsimilé édité par fullcirclepress)

« Ceci est un atelier d’imprimerie,
Carrefour des civilisations
Refuge des arts contre les ravages du temps
Arsenal d’une vérité sans peur contre le bruissement des rumeurs
Clairon incessant du commerce.
Depuis ce lieu, des paroles s’envoleront au loin
Elles ne mourront pas avec les ondes sonores
Elles ne seront pas altérées par la main du scribe
Mais figées dans le temps, pour être vérifiées et démontrées
Ami, tu te tiens en un lieu sacré
Ceci est un atelier d’imprimerie »

La société typographique

Aujourd’hui, la typographie connait à la fois un âge d’or et un retour à la barbarie. Âge d’or parce que, depuis l’avènement des traitements de texte, les typographes et leurs polices accèdent enfin à la célébrité, alors qu’une sensibilité et un goût certain se développent parmi un public mieux informé et plus exigeant.

En même temps, le numérique signe la fin d’une époque inaugurée avec Gutenberg ou le typographe était le seul maître à bord de nos pages. Les lettres que nous lisons sur nos écrans ou sur nos livres électroniques ne sont pas « figés dans le temps » comme le proclame Warde : l’affichage correct d’une page web dépend de la capacité de votre navigateur à la déchiffrer. C’est pour cela qu’on définit généralement un jeu de police plutôt qu’une fonte unique qui risquerait de ne pas être reconnue. Dans le cas de ce blog par exemple, vous le lisez dans le meilleur des cas en Georgia, l’une des meilleures polices pour lire sur un écran. Si cette police n’existe pas sur votre ordinateur, il s’agira des ennuyeuses Times ou Times New Roman, et au pire (par exemple si vous êtes au travail et que votre employeur vous impose, comme le mien, un navigateur obsolète) d’une police standard avec empattement, qui pique sans doute un peu les yeux. Le web est une sorte de cauchemar typographique : maintenant les polices elles-mêmes sont devenues aussi changeantes que « la main du scribe« .1

Les derniers scribes

J’ai été frappé à la lecture de l’épais livre de Garfield de ne pas y voir mentionnés les derniers résistants au nouvel ordre typographique : les dessinateurs de bande dessinée. Ces derniers ont en effet toujours été fondamentalement opposés aux polices d’écriture mécaniques. C’est le cas de Will Eisner :

A l’intérieur d’une bulle, le lettrage reflète la nature et l’émotion du discours […] Les tentatives « d’anoblir » la bande dessinée passèrent souvent par l’emploi de polices de caractères prêtes à l’emploi ou générées par ordinateur au lieu du lettrage manuel moins raide. la police de caractère prête à l’emploi a une sorte d’autorité inhérente, mais aussi un effet mécanique intrusif perturbant le rendu obtenu par l’art manuel […] Le lettrage manuel sera toujours le moyen le plus expressif et le plus personnel d’insérer des mots dans des bulles, et des textes dans des cases.2

Dans les pays anglo-saxons (beaucoup plus rarement en France), le lettrage est d’ailleurs un métier à part entière qui a lui aussi ses stars (ou « sa » star : depuis 1993 – à l’exception de 1996 – Todd Klein a été récompensé tous les ans par le Eisner Award du meilleur lettrage. C’est notamment lui qui a conçu les bulles de dialogue du Sandman). Dans quelques rares cas (je pense à Chris Ware), le lettrage d’une bande dessinée est si sophistiqué et si étroitement imbriqué dans la création graphique, qu’il est un obstacle à la traduction d’une œuvre dans une autre langue (les mangas et leurs onomatopées omniprésents posent un problème comparable).

Dans un manuel aussi récent que The DC Comics guide to coloring and lettering comic de Mark Chiarello et du fameux Todd Klein (DC Comics, 2004), on peut apprendre à utiliser un guide de lettrage Ames, un petit outil parfaitement archaïque, qui semble sorti tout droit d’un atelier de copistes médiéval, et qui sert à tirer des lignes d’écriture régulières et d’espacement variable.

Le mode d’emploi d’un guide de lettrage (Mark Chiarello et Todd Klein, The DC Comics guide to coloring and lettering comic, DC Comics, 2004, p.88)

Bien sûr, de la même manière que les fonderies de caractères sont devenues numériques, il existe des méthodes de lettrage informatique en bande dessinée. Une bonne police sera basée sur la numérisation de caractères manuscrits ou dessinée directement avec un logiciel comme Fontlab. Pour paraitre plus naturel, et introduire de la variété, on produira parfois deux ou trois versions d’un même caractère, ce qui est une aberration complète du point de vue du typographe, dont tous les efforts tendent au contraire à définir des standards, des types, des modèles. Le lettrage informatique n’est pas une concession à la typographie mais un moyen de simplifier ou d’industrialiser un travail qui dans l’absolu ne peut être que manuel.

Les auteurs de bande dessinées sont les derniers scribes. Ils sont aussi à l’origine de l’un des pires pieds-de-nez de l’histoire de la typographie : on apprend en effet dans le livre de Garfield que la très vilaine Comic sans MS, la police sans doute la plus haïe de tous les temps, contre laquelle nombre de pétitions et de plaisanteries circulent sur le web, fut inspirée initialement à son créateur par les élégants lettrages des Watchmen d’Allan Moore et Dave Gibbons et du Dark Knight Returns de Frank Miller.3

Le lettrage de Watchmen qui a inspiré Comic Sans MS (source)

  1. Fort logiquement, les web-designers commencent à produire leurs propres versions du manifeste de Warde. Via Google Image, on tombe rapidement sur une première tentative de pastiche, que l’on doit à Dave Coveney (justement lecteur de Garfield). []
  2. Will Eisner, Les Clés de la bande dessinée 1 : l’art séquentiel, Delcourt, 2009, p. 30-32 []
  3. Sur son blog, Todd Klein propose une démolition en règle de Comic Sans sur la base d’une comparaison avec les modèles dont elle s’inspire []
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3 réponses à L’art de la typographie et les derniers scribes

  1. Moon dit :

    Sur le même thème (la typographie), j’ai découvert aujourd’hui un extrait d’un journal datant de 1881 qui montre bien que la typographie est intemporelle :
    http://www.retronaut.co/2012/06/smileys-1881/

  2. solesli dit :

    Péguy : « Les typos sont les gens les plus difficiles à tromper »… Il l’était lui-même ;-)

  3. L'armurier dit :

    @moon : Parmi les précurseurs des smileys, j’aime beaucoup le point d’ironie ! : http://fr.wikipedia.org/wiki/Point_d%27ironie
    @solesli : Il arrive quand même que le typographe le plus minutieux fasse une coquille. Espérons que personne n’ait pris celle là trop au sérieux : http://assets.flavorwire.com/wp-content/uploads/2012/05/wicked.jpeg

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