Vu à Cannes 2012 : Room 237 (Rodney Ascher)

Room 237 est un documentaire de Rodney Ascher qui était projeté au dernier festival de Cannes dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs. Le film était précédé d’un buzz plutôt positif et a été bien accueilli. Un spectateur déjà informé sur le sujet du film risque d’être un peu déçu, car Ascher se contente de décliner son concept avec application, sans ménager de réelles surprises : il s’agit de passer en revue diverses interprétations (plus ou moins farfelues) de Shining, le film de Kubrick. Room 237 reste néanmoins intéressant à plus d’un titre, aussi bien par son contenu que par sa forme.

shining motif

Le sujet du film de Rodney Asher : le »motif dans le tapis » de l’Overlook Hotel de Shining…

Une nouvelle cinéphilie

Certaines hypothèses exposées dans le film ont déjà eu l’occasion de circuler largement sur la toile, sous forme écrite ou sur Youtube. Dans certains cas, elles ajoutent un étage supplémentaire à des points de vue déjà développés dans d’autres documentaires (« L’alunissage d’Apollo 11 a en fait été tourné en studio par Kubrick pour le compte de la Nasa » : thèse complotiste du « documenteur » Opération Lune de William Karel / « Kubrick lâche le morceau de façon cryptée dans Shining » : corollaire défendu par Jay Weidner dans Room 237).

La mise en scène d’Ascher lorgne clairement du côté des montages façon Youtube : les personnes interrogées ne sont présentes qu’en voix off, et le film est composé presque intégralement d’images préexistantes (généralement issues des films de Kubrick). A Cannes, où Room 237 était également présenté au marché du film, cela a d’ailleurs soulevé quelques inquiétudes relatives à son exploitation et à d’éventuels problèmes de droits. Tout au long du film, Shining est scruté sous toutes les coutures, parfois image par image. L’avènement de la VHS (et du bouton pause !) à la fin des années 70 avait déjà donné naissance à une nouvelle cinéphilie, encyclopédique et compulsive. On connait bien les mots de Truffaut, annonés par Claude Berry au début des VHS de la collection Les Films de ma vie :

Cinéma et vidéo c’est effectivement la différence entre un livre qu’on lit et un livre qu’on consulte. Pour moi, comme cinéphile, la vidéo bouleverse ma vie. Prenez Sérénade à trois de Lubitsch par exemple, avant s’il passait quelque part j’y allais sachant que je devrai attendre 2 ans peut-être avant de pouvoir le revoir, depuis il m’arrive de le voir 3 fois dans une même journée. Avoir un film en vidéo m’en donne une connaissance beaucoup plus intime.

Le DVD, avec le chapitrage, la présence de bonus, et la possibilité d’un véritable défilement cran à cran, a accentué cette tendance. Avec l’avènement du numérique, on atteint carrément une autre dimension : non seulement il est plus facile que jamais de se procurer des copies numériques des films, mais les logiciels de retouche, de montage, et de diffusion en ligne sont à la portée du premier venu. Le cinéphile de base dispose désormais à domicile d’outils d’analyse à la précision aussi clinique que le scanner Esper du film Blade Runner. N’importe quel enregistrement devient un Zapruder Film en puissance.

Source : image promotionnelle issue du facebook du film.

Ces outils sont des instruments de connaissance et de découverte sans pareil : sans eux, qui saurait que le thème musical d’Inception est une version ralentie du Rien de Rien de Piaf ? Sans eux, un bel essai vidéo, comme celui de Kevin Lee sur la « Spielberg face« , pourrait-il exister ? Dans le même ordre d’idée, on pourrait mentionner le Rewind Theater d’IGN qui examine sous tous les angles les trailers de films ou de jeu vidéo à la recherche du moindre spoiler, ou la rubrique Faux raccords d’Allociné qui piste avec humour perches dans le champ et erreurs de continuité.

Délire interprétatif

Scruter des images vues mille fois, partir à la recherche de ce que personne n’avait jamais vu dans un film culte comporte un risque manifeste : surinterpréter, et même prendre ses rêves pour la réalité. De fait, la plupart des hypothèses exposées dans Room 237 relèvent clairement du délire doux-dingue. Le tempérament de Kubrick, control freak avéré, tient un peu lieu de carte blanche. D’un intervenant à l’autre, on passe de la numérologie à la théorie du complot, en passant par les images subliminales, les messages codés et les associations d’idées hasardeuses : la machine à écrire de Jack est allemande ? normal, en sous-texte le film traite du génocide des juifs… à moins qu’il s’agisse des indiens (les boites de conserve « Calumet » dans la réserve)

Il y a une révélation sur l’histoire de l’humanité cachée dans cette image… (PS : la lune est à 237 000 km de la terre)

Ces cas extrêmes jettent un doute général sur toute tentative d’interprétation. C’est une question largement rebattue, mais le film a le mérite de lui donner une consistance inédite : sans qu’aucune théorie fantaisiste emporte la conviction, on quitte la projection troublé, en se demandant de quoi parle « vraiment » Shining. Ascher pointe non seulement les possibilités de lectures infinies d’une grande œuvre d’art, mais aussi sa capacité à cristalliser, à mobiliser et à réorganiser les idées et les obsessions du spectateur, un petit peu comme les rêves. C’est l’impression que m’a fait ce spécialiste de la Shoah qui finit par voir des référence au génocide partout dans Shining.

Souvent, les points de vue exposés se dégonflent aisément en recourant aux explications les plus simples. Par exemple, l’un des intervenants s’émerveille des résultats intéressants obtenus en projetant Shining à l’endroit puis à l’envers et en superposant les deux versions1. En fait, cela s’explique simplement par le sens de la composition de Kubrick. D’autant plus qu’avant d’être recadré pour le cinéma, le film a été tourné et cadré au format 1.33, un format carré qui contraint fortement la localisation des points d’attention sur l’image.

Le labyrinthe Shining

A mes yeux, les interventions de Juli Kearns comptent parmi les plus pertinentes. Celle-ci a reconstitué de façon méticuleuse et presque obsessionnelle l’architecture de l’Overlook Hotel, et mis en évidence de nombreuses incohérences et impossibilités spatiales : des fenêtres situées au centre du bâtiment mais donnant sur le parc, des parcours impossibles d’une pièce à une autre, une confusion entre les étages, etc. On pourrait rétorquer simplement qu’on est en face d’un décor de cinéma, qui fournit un cadre à l’action mais qui n’est pas censé être cohérent au delà de ce qui apparait immédiatement à l’image. Toujours est-il que ces bizarreries créent un vrai sentiment de claustrophobie et de désorientation. Elles sont loin d’être anecdotiques dans la mesure où la mise en scène de l’espace apparait comme l’un des enjeux du film de Kubrick, avec l’introduction du motif du labyrinthe (qui n’existe pas dans le livre de Stephen King), ou les nombreux plans filmés au steadycam…

Par ailleurs, on sait que la représentation de l’espace est étroitement liée à certaines fonctions cognitives, en particulier la mémoire (un autre thème évident du film). Pendant la Renaissance, des techniques sophistiquées de mémorisation ont été développées en s’appuyant sur des architectures imaginaires, des « palais de la mémoire »  qu’il s’agissait de meubler de souvenirs à mémoriser.2 Des recherches récentes en psychologie ont également mis en évidence la fonction de sas mémoriel des seuils et des portes3.

L’un des nombreux plans de Juli Kearns, issu de son blog

En se pretant au jeu des interprétations, on pourrait considérer l’Overlook Hotel comme un Palais de la mémoire maléfique. Dit plus simplement : Shining est un brillant film de maison hantée. C’est probablement  ce qui est déjà inscrit au dos du DVD. Mais arriver à une conclusion aussi évidente après tant de circonvolutions fait partie des joies du cinéphile contemporain !

  1. On pense tout de suite à d’autres légendes urbaines : les messages satanistes enregistrés à l’envers chez Led Zeppelin, ou pour rester chez Kubrick, l’idée que Echoes de Pink Floyd est conçu pour se synchroniser parfaitement avec le segment final de 2001 []
  2. L’ouvrage de référence sur ce sujet est celui de Frances Yates, L’Art de la mémoire, Gallimard, 1987 []
  3. voir ce billet de blog []
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