Les ambitions contraires de la bande-dessinée

J’évoquais dans le précédent billet Robert Crumb et Art Spiegelman, deux dessinateurs dont les routes se sont souvent croisées, mais qui se distinguent par leur psychologie et leur méthode de travail. Un autre point les oppose : Spiegelman semble assoiffé de reconnaissance, et véritablement préoccupé par les rapports entre bande dessinée et culture légitime. Crumb semble relativement peu soucieux de ces questions (bien qu’il soit représenté dans le monde de l’art contemporain par le galeriste David Zwirmer). Le livre récent de Jean-Noël Lafargue, Entre la Plèbe et l’Elite, les ambitions contraires de la bande dessinée (Atelier Perrousseaux Editeur) y est consacré.

« Lead Pipe Sunday » : La lithographie d’Art Spiegelman représente la bande dessinée comme la progéniture bâtarde de l’art (la muse endormie) et du commerce (l’épouvantail à tête de dollar)

Le retour en grâce du dessin et de la bande dessinée

Lorsque j’étais adolescent  (il n’y a pas si longtemps que ça : je suis né en 1980), la bande dessinée, et le dessin de façon générale, n’étaient pas bien vus du tout par le monde de l’art académique. En 1998, j’avais osé présenter des travaux de ce genre à l’épreuve d’arts plastiques du baccalauréat et j’avais récolté l’équivalent d’un zéro pointé (pour être exact, un mesquin 10/20 pour une épreuve où seuls les points au dessus de la moyenne comptaient…)

Ce n’est plus vrai aujourd’hui : les salons, les galeries, les revues d’art consacrées au dessin fleurissent et sont souvent de grande qualité (je pense par exemple à Roven, aux Cahiers Dessinés, à The Drawer). Même chose pour la bande dessinée : des auteurs de bd font régulièrement la une de la presse culturelle branchée ; les institutions muséales accueillent de plus en plus souvent des expositions qui ne se contentent plus de traiter la bande-dessinée comme un objet étrange et étranger ; à Paris enfin, on compte au moins une dizaine de galeries qui ont investit le créneau de la bande dessinée.

Des revues de dessin dans une librairie parisienne

Trois histoires de la bande dessinée

Bref : le dessin et les littératures dessinées sont de retour dans le sérail, et Jean-Noël Lafargue se fait fort de nous expliquer pourquoi et comment. Je dois préciser avant tout qu’il est également l’auteur de l’excellent Dernier Blog que je lis régulièrement, et que c’est donc plein d’espoirs que j’abordais son livre. Malheureusement, sa lecture peut être décevante si l’on s’attend, comme le titre peut le suggérer, à un essai sur la légitimité culturelle de la bande-dessinée. Le livre balance en fait souvent entre l’essai et la grande synthèse encyclopédique, pour aboutir au final à une proposition un peu bancale, une histoire de la bande-dessinée en trois temps :

1) une courte histoire de la bande-dessinée,
2) une histoire du rejet de la bande dessinée,
3) une histoire de la légitimation de la bande dessinée.

Le choix d’éclater la chronologie n’aide pas forcément à se mettre les idées au clair. Par exemple, l’explosion de la bande dessinée underground, subversive et auto-éditée, aux États-Unis dans les années 60 est traitée dans la première partie, sans être mise en relation avec les recommandations étouffantes du comics code, une forme d’autocensure adoptée par le milieu éditorial américain une décennie plus tôt, qui est évoquée dans la deuxième partie. Quant au rôle du mouvement underground dans l’évolution du regard porté sur la bande dessiné, il est mentionné dans la 3e partie… Par ailleurs, ces trois histoires sont quelquefois partiales, dans la mesure où le livre se focalise largement sur les États-Unis dans sa partie rétrospective, et sur le paysage franco-français pour ses développements les plus contemporains.

Ces quelques réserves mises à part, le livre est une bonne introduction à la bande dessinée contemporaine, agrémentée de quelques digressions bienvenues : l’auteur saisit de nombreuses occasions pour développer un point de vue personnel souvent très intéressant, comme lorsqu’il évoque les premiers forums de discussions consacrés à la bande dessinée sur le Net, auquel il a personnellement participé (pp. 55-59)

Le tournant des années 30

S’il opte pour une approche chronologique, le livre ne fait pas pour autant l’impasse sur son sujet, la légitimité problématique de la bande dessinée. On peut identifier une thèse centrale : celle d’un basculement dans la deuxième moitié des années 30. C’est à partir de cette période que la bande dessinée va commencer à être « considérée comme une sous-culture cohérente ». Avant cela elle est encore un « objet culturel non identifié » (la formule est de Thierry Groensteen). Avec l’apparition des journaux illustrés comme Mickey (1934), elle va commencer à séduire massivement les jeunes lecteurs, avant d’être rapidement assimilée à genre puéril, enfantin, et médiocre. Prisée par des populations jugées fragiles et influençables, ses critiques les plus virulents la considèrent comme un véhicule idéologique de bas étage dont il faut se méfier et qui doit être encadré. D’autant plus qu’elle est souvent d’origine étrangère (américaine, italienne, ou plus récemment japonaise). Le paternalisme, la xénophobie et le protectionnisme culturel sont les traits récurrents du rejet de la bande dessinée.

Si la bande dessinée contemporaine jouit aujourd’hui d’une légitimité inédite, c’est peut-être d’abord parce qu’elle n’est plus vraiment un loisir phare pour la jeunesse ou les classes populaires. Les discours réactionnaires se sont trouvé de nouvelles têtes de turc, comme le jeu vidéo ou les réseaux sociaux. Depuis les années 60, la bande dessinée a également fait d’innombrables excursions en dehors de la littérature jeunesse, elle s’est émancipée du format de l’album, s’adressant aux adultes, s’hybridant avec les arts graphiques et contemporains, et renouant d’une certaine manière avec la tradition des romans sans paroles des années 20 et 30, dans le style de Franz Masereel et de Lynd Ward.1

Très différents de la bande dessinée pour enfants, les romans sans parole gorgés de pathos de Franz Masereel ou Lynd Ward (comme ici God’s man, 1929) sont typiques de l’entre-deux guerres, aussi bien dans leur propos que dans leur graphisme. En même temps, ils rappellent les romans graphiques contemporains.

La xénophobie semble elle toujours prête à ressurgir alors qu’on ne l’attendait plus. Le cas récent des mangas est suffisamment éloquent. Il est particulièrement intéressant de noter que les œuvres qui bénéficient aujourd’hui du plus grand capital de légitimité se rattachent moins à des traditions nationales identifiées qu’à un vaste mouvement cosmopolite et international. C’est ce qu’observait déjà Menu dans sa préface de Comix 2000 : « Si les standards [des] différents pays [représentés dans l’anthologie Comix 2000] sont difficilement exportables (école franco-belge, super-héros américains, mangas commerciaux) leurs différentes alternatives, elles, procèdent d’une culture réellement internationale. »2

Les dilemmes de la bande dessinée

Le contexte actuel est donc globalement favorable à une réhabilitation de la bande dessinée comme forme de création à part entière. Depuis l’exposition Bande dessinée et figuration narrative (1968) jusqu’à High & Low (au MOMA en 1990), de nombreuses tentatives de rapprochement maladroit ont été ébauchés entre la bd et l’art contemporain, souvent à travers le prisme de l’opposition culture populaire/culture légitime. Aujourd’hui, ce dualisme binaire s’est peu à peu dissipé. La Biennale du Havre en 2010, dont on a beaucoup vanté les mérites, semble marquer la fin d’un cycle : une porosité naturelle s’est établie entre auteurs de bande dessinée et artistes contemporains, car ils suivent désormais les mêmes cursus scolaires, comme aux Arts Déco de Strasbourg.

Le compte-rendu assassin de l’exposition HIGH/LOW du MOMA par Spiegelman en 1990.

A côté de cette reconnaissance artistique, qui verse quelquefois dans l’élitisme ou le snobisme3), un autre type de discours, d’avantage centré sur le registre du patrimoine, plaide depuis longtemps pour une réhabilitation de la bande dessinée et, plus généralement, des cultures populaires, comme le feuilleton, le polar ou la sf. Le Club de la bande dessinée, qui voit le jour au début des années 50 sous l’égide de Francis Lacassin, s’inscrit dans cette tendance. Imprégné de nostalgie, il sera à l’origine des premiers bulletins critiques, des premières rééditions, des premières expositions consacrées à la bande dessinée de l’âge d’or. On reconnait sa marque aujourd’hui encore dans l’esprit collectionneur et fétichiste de certains amateurs de bd.

Le discours artiste, le discours patrimonial, représentent les deux branches d’un dilemme : d’un côté une approche nostalgique, qui voit dans la bande dessinée une forme de culture populaire digne d’intérêt, ayant la puissance des mythes mais appartenant au passé ; de l’autre une approche plus créative à travers laquelle la bande dessinée n’accède à une forme de reconnaissance qu’en abandonnant son caractère populaire et sa capacité à mobiliser les imaginaires.

L’Hydre de l’Association : un bon symbole des « ambitions contraires » de la bande dessinée

L’un des mérites du livre de Jean-Noël Lafargue est de parvenir à dépasser l’antagonisme un peu simpliste de son titre :  la dialectique du rejet et de la reconnaissance enveloppe en fait toute une série de dilemmes qui s’enchevêtrent. La bande dessinée n’est pas seulement écartelée entre « la plèbe » et « l’élite« , entre culture légitime et culture populaire, mais aussi entre la nostalgie et la création, entre les mythes collectifs et des enthousiasmes plus confidentiels, entre l’enfance et l’âge adulte. Il faudrait également mentionner l’art et le commerce.

L’éclatement récent d’une structure comme L’Association est symptomatique de ces « ambitions contraires » : la volonté d’avant-gardisme de J.-C. Menu se heurtant aux désirs plus grand public des fondateurs et des salariés, et pour couronner le tout, aux impératifs économique du monde de l’édition.

  1. Un ouvrage de référence sur ces auteurs : David A. Beröna, Le roman graphique : des origines à 1950, Editions de la Martinière, 2009 []
  2. J.-C. Menu, « Introduction », Comix 2000, L’Association, 1999 []
  3. Lafargue a des mots assez sévères envers la sémiologie et l’ultracritique dans le style de la revue Dorénavant : « Si l’on écoutait tous les théoriciens les plus radicaux du genre, on conclurait que la bande-dessinée est un média moderne, contemporain, passionnant, riche d’un avenir extraordinaire, mais à condition qu’elle ne soit pas la bande dessinée. Cette approche assez fertile intellectuellement, qui semble parfois souffrir du complexe bourgeois de l’art pour l’art, fait l’impasse sur toute la culture de la bande dessinée, une culture qui existe bel et bien et qui n’a pas à rougir de son histoire. » (p. 11-12 []
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