Spiegelman / Crumb

Du point de vue du style comme de la psychologie, ils n’ont pas grand chose à voir ensemble : l’un est angoissé et maniaque, l’autre exubérant et lubrique. Le premier est rare et appliqué, le second est un dessinateur virtuose et prolifique. Pourtant, ils sont tous les deux timbrés, ils ont tous les deux lu au biberon les productions EC, Mad et les histoires d’Harvey Kurtzman. Ils sont tous les deux des papes et des rescapés de l’âge d’or des comix underground. Ils sont tous les deux exposés à Paris en ce moment. Il s’agit d’Art Spiegelman et de Robert Crumb.

Art Spiegelman, Co-mix, à la BPI (21 mars-21 mai)/ Crumb : De l'Underground à la Genèse, Musée d'art moderne de la ville de Paris (13 avril-19 aout)

Art Spiegelman, Co-mix, à la BPI (21 mars-21 mai)/ Crumb : De l’Underground à la Genèse, Musée d’art moderne de la ville de Paris (13 avril-19 aout)

Il est toujours problématique d’exposer des bandes dessinées dans un musée, d’accrocher au mur une œuvre faite pour être lue, reproduite et même souvent miniaturisée dans un livre imprimé. Au moins, cela peut avoir un intérêt documentaire : on a sous les yeux tous les rapiécements, les coups de blanc correcteur, et les crayonnés mal dégrossis qui disparaissent normalement à l’impression.

De ce point de vue là, l’expo Crumb au musée d’art moderne de la ville de Paris est particulièrement frustrante : l’encre a l’air de couler toute seule de la plume sur le papier, et même ses croquis à l’emporte-pièce sur les nappes de restaurants sont immédiatement réussis. Les repentirs, les ratures sont extrêmement rares. Sous des allures de gribouilleur détraqué, Crumb est un dessinateur de génie, un technicien hors pair… et aussi un pisse-copie : l’exposition est très vaste. Peut-être un peu trop.

A l’inverse, il est passionnant de voir les nombreuses esquisses préliminaires de Spiegelman exposées à la Bpi (la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou). Spiegelman n’a pas un style immédiatement reconnaissable, pour chaque projet, il repart presque de zéro : il n’y a pas grand chose à voir entre la carte à gratter torturée de Prisonner on Hell Planet, le dessin minimaliste de Maus, et les double pages baroques d’A l’ombre des tours mortes, composées à l’ordinateur. Spiegelman est doué d’un sens graphique aigu, mais le dessin n’est visiblement pas quelque chose de simple pour lui. Il travaille à partir d’esquisses successives, reprises plusieurs fois, parfois sur des calques mais plus souvent obtenues avec différents feutres de couleurs, superposés jusqu’à trouver la composition ou le trait le plus approprié. Finalement, on peut estimer que Spiegelman est à sa façon un héritier de la ligne claire : Hergé aussi ne pouvait extraire le trait juste que d’un véritable embrouillamini de gribouillis charbonneux…

Un passage non encré de Tintin et l’Alph-art. On peut difficilement imaginer pire travail de cochon. C’est pourtant l’armature sous-jacente à la ligne claire d’Hergé…

Les recherches pour les couvertures de RAW illustrent bien ce long processus. Ses esquisses multicolores sont d’ailleurs dotées d’une certaine beauté plastique, et d’une spontanéité qui n’est pas vraiment la marque de fabrique des travaux publiés de Spiegelman.

Spiegelman : l’un des croquis préparatoire pour une couverture de Raw / Le résultat final.

En voyant les innombrables petits croquis qui ont donné naissance à Maus, on imagine la peine qu’a dû endurer ce perfectionniste pour venir à bout de ces quelques 300 pages qui semblent l’avoir durablement dégouté de la bande dessinée (dans les années qui suivent la fin de la publication de Maus en 1991, Spiegelman se consacre exclusivement à des travaux d’illustration, notamment pour le New-Yorker. Il ne reviendra à la bande-dessinée qu’à l’approche des années 2000).

Maus : des croquis à gauche et l’image finale à droite. Spiegelman fait ce genre de recherche pour à peu près toutes les cases, même celles qui semblent les plus simples…

Dans ces deux expositions très différentes, on distingue à deux occasions un parti-pris commun dans l’accrochage. Pour Spiegelman, c’est l’intégralité des planches de Maus qui sont reproduites dans le plus grand espace (malheureusement, il s’agit de fac-similés) : un seul grand mur pour le premier tome, une grande frise sur trois parois pour le second.

Il s’agit de la version de l’exposition Spiegelman présentée à Angoulême en janvier dernier mais on voit bien à droite le grand mur consacré aux 144 pages de Maus I (source: comixinflux.com)

Pour Crumb, c’est sa version de La Génèse qui recouvre les quatre faces d’une pièce imposante.

Crumb : un extrait de l’accrochage de La Genèse (source : www.coteloisirs-news.com)

Dans les deux cas, l’intérêt de l’accrochage, exhaustif et visuellement imposant, est de mettre en évidence le nature profonde du dessin de bande dessinée et le type de psychologie bien particulier qui s’y rattache : les auteurs sont condamnés à reproduire de façon obsessionnelle les mêmes petits personnages, les mêmes petites bulles, dans les mêmes petites cases tracées à la règle et à l’encre de chine. On peut certes tricher un peu, en recourant à l’ordinateur, comme Spiegelman, qui dessine maintenant dans des carnet et monte – comme un réalisateur de film – ses cases sur un écran après les avoir scannées. Mais le travail perd alors un peu de sa force et de son unité, et puis surtout, le fond psychologique reste là… Il est trop tard, le mal est fait ! Comme le dit Trondheim de façon assez cruelle, la BD est « axée sur le principe de la série. Répétition de personnage, de codes, de ficelles narratives, tics graphiques, le terrain idéal pour toutes formes de scléroses […] Le problème est que nous avons fait un métier de cet isolement, de cette sorte de névrose. »1

L’auteur de bd est condamné qu’il le veuille ou pas à une sorte d’équivalent plastique du trouble obsessionnel compulsif. C’est de fait un point de rencontre entre les deux dessinateurs : pleinement accepté par Crumb, et tout à fait en phase avec sa personnalité à la fois prolifique et renfrognée, contraint et assumé dans la douleur pour Spiegelman…

  1. Lewis Trondheim, Désoeuvré – essai, L’association, 2005 []
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