Les yeux du chat… Deux specimens moebiusiens

En octobre dernier, les Humanoïdes Associés sortaient une réédition luxueuse des Yeux du chat, un bel album de grand format, épuisé depuis longtemps. En 25 planches, Moebius et Jodorowsky racontent l’histoire d’un enfant aveugle et de son rapace apprivoisé, chargé de dérober les yeux (et la vue) d’autres êtres pour le compte de son maître. C’était un peu le boulot que c’était fixé Moebius : nous enfoncer bien au fond des orbites un peu de son regard halluciné.

Moebius, Jodorowsky, Les Yeux du chat, Les Humanoides associés, 2012

« C’était » – parce que Moebius/Jean Giraud est mort le 10 mars 2012.  Moebius était, depuis longtemps déjà, devenu un véritable monument et les médias grand public en ont largement parlé. L’intégrale de ses œuvres est en cours de réédition depuis 2010 et on aura sans doute droit dans les mois qui viennent à la flopée d’hommages et de témoignages de rigueur. Tout a été dit sur le génie de Moebius : la schizophrénie de la double signature Moebius/Giraud, les champignons hallucinogènes, Jodorowsky, L’Incal, Blueberry, la Déviation et le Garage hermétique, Métal Hurlant et les Humanoïdes associés, la reconnaissance Hollywoodienne, Appel-Guery, la fondation Cartier… Difficile d’ajouter quelque chose à tout ça… En même temps, impossible de ne pas évoquer la mémoire de Moebius ici !

Moebius, tel qu’il se représente à l’époque de La Déviation (1974)

On a coutume de dire, pour se consoler de la perte d’un être cher, qu’une part de lui reste en nous, même lorsqu’il nous a quitté. C’est particulièrement vrai pour Moebius : rares sont les dessinateurs de bande-dessinée qu’il n’a pas influencé ou qui n’ont pas eu leur « période Moebius ». Otomo va jusqu’à déclarer qu’une « bonne partie des dessinateurs japonais sont faits de la chair et du sang de Moebius (1) ». Même dans le cas d’un dessinateur comme Urasawa, qui évolue pourtant dans un univers radicalement différent, on a la surprise de trouver quelques exemples de sous-Moebius dans son artbook Manben.

Une case tracée à main levée, une ligne d’horizon dans le désert, un gars avec un drôle de chapeau, une pointe de lévitation mystique. Tous les ingrédients du pseudo-Moebius dans ce pastiche d’Urasawa attribué au dessinateur imaginaire Suguru Nirasawa (Naoki Urasawa, Manben, Panini, 2010)

Parmi les dessinateurs sous influence, on peut distinguer deux grandes catégories. D’abord il y a les cas évidents d’artistes qui se sont approprié, avec plus ou moins de talent, le « style Moebius », ils font « du Moebius », éventuellement adapté à leur sauce. Leurs œuvres ont un air de famille évident avec celles de leur père spirituel (je pense à Boucq, Keiichi Koike, Zoran Janjetov, Georges Bess, Enki Bilal dans sa première période…). La deuxième catégorie est plus intéressante : il s’agit d’artistes qui ont une patte bien à eux, reconnaissable et unique, mais chez lesquels on retrouve du Moebius à l’état de résidu, de trace quasi radioactive. Je pense en particulier à deux spécimens qui comptent parmi mes auteurs préférés.

Spécimen #1 : Killoffer

En 2002, Killoffer succède à Moebius pour le billet graphique de l’hebdo catholique La Vie. C’est un passage de relai particulièrement émouvant lorsqu’on se souvient que, quelques années plus tôt, dans un compte-rendu du festival d’Angoulême pour la revue Lapin, Killoffer se dessinait étalé par terre à la sortie d’une soirée visiblement trop arrosée. Dans un éclair de lucidité, il tentait de saluer son maître aperçu, telle une apparition, au coin d’une rue, avant que celui-ci ne se carapate à toute allure, visiblement bien embarrassé par un pareil disciple ! (2)

Le bel hommage de Killoffer à Moebius, La Vie du 15/03/2012

Il y a chez Moebius un côté saint-patron, en particulier pour les dessinateurs « schizo » comme Killoffer. Bien qu’il signe tous ses travaux du même nom, il a, dit-il, trois styles : « J’ai le style « contrôleur » (comme dans l’album Billet SVP). J’ai le style crayon, avec le calque superposé comme dans les bandes qu’on peut voir dans Lapin ou pour les illustrations. Un style un peu « Arty » entre guillemets. Puis il y a le style « Moebius », entre guillemets aussi. (3)« 

La Clef des champs : un échantillon du « style Moebius » de Killoffer (source : Drouot.com)

Le « style Moebius » de Killoffer ce sont de courts récits et d’étonnantes illustrations d’inspiration surréaliste modelés à coup de petits traits méticuleux, comme le formidable La Clef des champs (édité dans la collection « pattes de mouche » de l’Association). Hachures, petit traits et pointillés, c’était en fait une véritable mode dans les années 70. Les revues de l’époque qu’on trouve aujourd’hui dans les vide-greniers, comme Fiction ou Planète, en regorgent jusqu’à l’écœurement. Mordillo, l’illustrateur argentin qui a connu son pic d’activité dans ces années là, le dit très simplement : « les éditeurs rafolent des petits traits(4) ». Parmi la multitude de faiseurs de petits traits et de petits points des années 70, on se rappelle surtout de Moebius parce qu’il a su s’approprier personnellement cette technique, et la porter à son apogée, sans jamais que cela paraisse mécanique, artificiel ou forcé. Ses dessins ne sont pas datés ou ringards, contrairement à beaucoup d’illustrations de l’époque. Dans ses travaux qu’il qualifie de « moebiusiens », Killoffer propose lui aussi une lecture très personnelle de ce procédé, issu en fait de l’âge d’or de l’illustration et de la gravure sur bois.

Spécimen #2 : Andreas

Entre Andreas et Moebius, il y a un rapport de filiation à la fois évident et complexe. Ce qu’il y a de commun entre les deux dessinateurs c’est d’abord la façon de jongler d’un style à l’autre (encore un schizo), puis l’expérimentation plastique et narrative, la virtuosité graphique (toujours les petits traits, bien qu’Andreas puise plutôt son inspiration chez les américains, comme Berni Wrightson et  Franklin Booth), et enfin un certain goût pour la métaphysique et l’ésotérisme, l’idée que la bande dessinée doit être un instrument d’exploration de la pensée ou du psychisme.

Limitons nous à l’aspect graphique. Dans Piano, Sfar reproche à Moebius d’avoir « une horloge interne (…) réglée sur la temporalité des cailloux. Pour dessiner des montagnes, c’est idéal. Pour le vivant, va voir chez Sempé. » On peut laisser à Sfar la deuxième partie de son jugement (personnellement je préfère Moebius à Sempé et Killofer à Sfar). En revanche, il y a un côté indéniablement « minéral » dans le dessin de Moebius. C’est particulièrement frappant dans ses paysages désertiques inspirés du Mexique et de ses mesas.

A première vue, il n’y a rien de commun entre les plongées vertigineuses d’Andreas, son trait sec et un peu stressant et le relâchement zen des grands panoramiques Moebiusiens. Pourtant, il y a une unité d’inspiration qui tient sans doute à cet aspect minéral, un peu figé, mais en même temps virtuose et élégant.

Moebius / Andreas : deux lignes d’horizon… et toujours deux tiers de ciel

Les deux dessinateurs aiment les lignes d’horizon interminables qui sont comme un coup de cutter entre le ciel et la terre. Finalement, il n’est guère étonnant que lorsqu’on lui demande de retenir une case dans l’ensemble du corpus moebiusien qui regorge de tours de force, Andreas choisisse le modeste extrait ci-dessous, issu du Garage hermétique : « cette image-ci », dit-il, « tout le monde pourrait la dessiner. Mais justement : Lui seul (en tout cas à ma connaissance) l’a osée. Une ligne d’horizon, interrompue pour laisser la place à un petit machin (“la fantastique Bétrav 2000 de Jerry Cornelius”) entouré du petit nuage de poussière, et puis quelques points et petites taches pour donner une matière au sol. Et la signature encadrée. Le tout dans une vignette pratiquement carrée. La séparation entre ciel et terre est parfaite. Deux tiers de ciel, de vide, de papier blanc, un tiers de terre, de taches qui suggèrent astucieusement la perspective, l’espace. Et c’est là aussi qu’est placée la signature, sagement, en bas à droite (évidemment c’est l’endroit où Mœbius signe la plupart de ses planches, mais je le soupçonne d’avoir ressenti un malin plaisir à signer justement cette image là !).(5)

Moebius, Le Garage Hermétique

(1) Cité par Gilles Médioni, « Otomo et ses bandes », L’Express
(2) Je n’ai pas retrouvé exactement où j’ai vu cette case mais je m’en rappelle parfaitement – à la réflexion, l’auteur en était peut-être François Ayroles.
(3) Killoffer. Entretien avec Jessi Bi, Du9
(4) Mordillo, Le Livre d’or de Mordillo, Glénat, 2002
(5) Yves Lacroix, Andreas – L’Ambition narrative, XYZ, 1999

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2 réponses à Les yeux du chat… Deux specimens moebiusiens

  1. Li-An dit :

    Un très bon billet – curieusement, je ne suis ni fan de Killoffer ou de Andreas. C’est vraiment le côté mécanique des hachures qui me gêne chez ces auteurs alors que la plupart du temps, c’est très relâché chez Moebius, rarement méticuleux sauf pour certaines illustrations.

    Le commentaire de Sfar est justifié et injuste à la fois. Moebius ne cherchait pas à dessiner de l’humain mais travaillait sur le sur-humain. C’est ce désir de transcendance qui lui ont permis de trouver l’énergie de dessiner aussi longtemps de manière aussi passionnante. Et les cailloux de Sfar ne sont pas très passionnants à regarder :-)

  2. Nicolas dit :

    Bonjour Li-An et merci !
    D’accord avec toi pour le commentaire de Sfar. C’est sûr que Moebius boxe d’une certaine manière dans une catégorie au dessus par rapport à Killoffer ou Andreas, avec notamment ce côté zen, relâché, parfois presque je-m’en-foutiste tout en restant parfaitement maitrisé (dommage que Sfar n’y soit pas sensible)…. ça reste deux auteurs que j’aime beaucoup mais c’est vrai qu’ils ont un côté raide, dans le dessin, dans leurs histoires, et peut-être même un peu dans leur tempérament !

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