Yoshihiro Tatsumi, L’Enfer

Les ventes de mangas se tassent un peu ces derniers temps : forcément, les grosses licences ont toutes été traduites et les éditeurs francophones sont maintenant tributaires du rythme de parution des publications japonaises qu’ils ont rattrapé. Ce n’est pas forcément un mal car les éditeurs sont désormais contraints d’explorer des pistes un peu plus originales. Avec les œuvres de Tezuka, Mizuki et Tatsumi, Cornelius creuse avec talent l’un de ces créneaux : celui du manga « patrimonial ».

Yoshihiro Tatsumi, L’Enfer, Cornelius, 2008 / Roberto Rossellini, Allemagne Année zéro (1947)

Manga et patrimoine

Par rapport à d’autres collections qui jouent sur le même terrain, comme Sensei chez Kana ou Vintage chez Glénat, le travail de Cornelius se distingue par son très bel emballage (jolies couvertures, beau papier, grand format), mais aussi par un soin particulier apporté au travail d’adaptation (avec des traductions de qualité, un matériel critique pertinent et instructif), et une certaine recherche d’authenticité (les onomatopées ne sont pas retouchées, mais discrètement sous-titrées à la périphérie des cases par exemple). L’un des rares parti-pris contestable est le choix d’une typo informatique pour les bulles de dialogue. Le texte original n’étant évidemment pas écrit en caractères latins, on peut considérer cette option comme la moins infidèle. Il reste que cette typo est vilaine et impersonnelle.

Nonnonba, initalement publié en 2006, a été réédité en format relié en 2011, ce qui semble devenir la norme pour les mangas « patrimoniaux » chez Cornelius

Le désir manifeste de traiter le manga comme un genre noble n’a pas que des côtés positifs. En contrepartie de ses choix pour la plupart louables, Cornelius pratique des prix relativement élevés. Certains lecteurs avaient déjà tiqué sur les 28 euros du Nonnonbâ de Mizuki. Une Vie dans les Marges, le manga autobiographique de Yoshihiro Tatsumi, crève carrément le plafond : alors que la version anglaise est disponible pour l’équivalent d’une vingtaine d’euros, Cornelius a opté pour deux tomes (conformément à la version japonaise), dans une édition reliée à 30 euros le volume. C’est pourquoi je ne m’attarderai pas longtemps sur cette œuvre, dont je n’ai pas encore réussi à me payer la seconde partie ! Je n’ai pas vu non plus Tatsumile dessin animé d’Eric Khoo adapté des livres de Tatsumi et présenté dans la sélection Un certain regard du festival de Cannes 2011, pour la simple raison qu’en dépit de bonnes critiques il n’était déjà pratiquement plus visible sur Paris une semaine après sa sortie !

Le gekiga

Tatsumi est connu pour avoir forgé dans les années 50 le terme de gekiga  (« image sérieuse ou dramatique », par opposition à manga = « image dérisoire »), qui a été repris comme un véritable mot d’ordre par toute une génération. Le gekiga réunit des auteurs très variés : a priori, il n’y a pas grand chose de commun entre les histoires de samouraïs d’inspiration marxiste de Sanpei Shirato et les aventures du tueur à gages Golgo 13 par Takao Saito. Le dénominateur commun est peut-être l’idée d’une bande dessinée pour adulte, une volonté de parler du réel, un ton souvent pessimiste ou désabusé, et un mélange d’admiration et de défiance à l’égard de Tezuka.

D’une certaine façon, Tatsumi et ses amis ont formé une véritable avant-garde dans l’histoire de la bande dessinée mondiale : avec 20 ans d’avance, l’étiquette gekiga évoque le « graphic novel » des américains, une expression forgée elle aussi pour se démarquer d’une conception un peu étroite et infantile de la bande dessinée, cristallisée dans le mot « comics ». Certaines veines explorées par le gekiga (le quotidien, la réalité sociale, l’autobiographie…) rappellent aussi de façon frappante ce qui se fait dans la bande dessinée française depuis les années 90. A ce titre, il n’est guère étonnant que Nonnonbâ, dessiné par Shigeru Mizuki en 1977, ait reçu le prix du meilleur album à Angoulême… en 2007.

L’Enfer : des images choc

Dans la version qu’en donne Tatsumi, le gekiga n’est pas sans rappeler le néo-réalisme italien : on retrouve dans ses histoires le même goût pour le mélodrame, les tragédies sociales, les mésaventures de petites gens déboussolées dans un après guerre en pleine transformation. La couverture de L’Enfer rappelle ainsi les paysages désolés d’Allemagne Année zéro. Dans ce recueil sorti en France en 2008 et reprenant des histoires courtes des années 70, le style de Tatsumi est rustique, rarement élégant, mais traversé ici et là d’éclairs de génie. Souvent, une  image-choc, violente ou grotesque, constitue le cœur ou la chute d’un récit.

[Attention : je raconte la fin de certaines histoires]

Dans « Envie et gourmandise », un commis de cuisine misérable, qui déteste son travail dans le sous-sol d’un restaurant de luxe, considère ses clients nantis – qu’il ne croise jamais – comme des êtres monstrueux. Lorsque son patron viole son amie serveuse, les deux hommes se battent et la main du chef, tranchée par un couteau de cuisine, atterrit dans le passe-plat. L’image finale montre que les clients du restaurant sont réellement des monstres : ils ont essayé de manger le membre cisaillé, qu’on retrouve découpé au couteau et à la fourchette !

Tatsumi moraliste

Il s’agit d’une des rares excursions de Tatsumi du côté de l’horreur et du fantastique. Si le jeune commis a vu la vraie nature de ses clients terrifiants, le thème récurrent de L’Enfer est plutôt celui de l’erreur et de l’illusion : le cadavre flottant d’une petite fille en kimono est confondu avec un poisson rouge, un mannequin dans une vitrine avec une vraie femme, un homme avec son fils, un amoureux avec une guenon, etc. Ce motif omniprésent renvoie à la préoccupation principale de Tatsumi qui est d’ordre moral : les illusions qu’il dépeint ne sont pas de simples erreurs de jugement mais de véritables errances, symptomatiques des différentes pathologies sociales qui touchent le japon des années 60, en particulier la solitude, la misère économique et sexuelle.

La déchéance est pour Tatsumi une affaire d’illusion, physique autant que morale.

Il y a chez Tatsumi une tendance au moralisme et au misérabilisme que compensent ses talents de conteur et son goût pour les récits à chute (qui lui vient probablement de ses débuts en tant que dessinateur de strips humoristiques en quatre cases). Ses fables tendent naturellement vers une conclusion en forme de leçon, mais plutôt que d’aboutir à une morale explicite, elles laissent le lecteur dans un état de confusion, sans véritable réponse aux questions qui ont été soulevées.

Le premier récit, qui donne son titre au volume, est exemplaire. Dans les ruines d’Hiroshima, un homme prend en photo l’image d’un fils massant sa mère, gravée dans un mur par l’éclair de la bombe. Cette image troublante devient un véritable symbole, qui va apporter à son auteur le confort matériel lui permettant d’échapper à la misère. La veille de l’inauguration d’une statue inspirée de cette photographie, un maître chanteur (qu’on devine pauvre et malade) fait son apparition : il prétend être le fils disparu. L’image figée par la bombe est celle du meurtre de sa mère qu’il a commandité. N’ayant rien à perdre, il menace de tout révéler si on ne lui remet pas rapidement l’argent de la souscription. Craignant de voir sa nouvelle vie s’effondrer, le photographe assassine l’homme au nom d’une morale douteuse (« Si on rajoutait une… juste une seule victime… face à deux cent mille… ça ne changerait pas grand chose« ). Le lendemain du meurtre, la cérémonie est malgré tout annulée : le véritable fils s’est manifesté. Bien qu' »officiellement mort », il demande une rémunération exorbitante en tant que modèle. Le personnage principal, qui a sacrifié ses principes en vain, tombe dans une mélancolie qui ne le quittera plus jamais.

« Dormez en paix. Nous ne répéterons pas la même erreur. »

L’histoire s’ouvre et se ferme sur le cénotaphe d’Hiroshima sur lequel est gravé la phrase  « Dormez en paix. Nous ne répéterons pas la même erreur. » Appliquée à Hiroshima, elle est déjà très ambiguë et sujette à controverses (de quelle erreur s’agit-il et qui l’a commise ?). Après avoir lu l’Enfer, on peut se poser la même question : où est la faute ou l’erreur ? Dans le choix de bâtir un symbole sur une image illusoire ? Dans le meurtre inutile d’un homme ? Ou bien dans tentative vaine et hypocrite de tirer profit d’une tragédie ? Dans ce cas, tous les protagonistes du récit sont fautifs, et Tatsumi lui-même d’une certaine manière. Au final, le lecteur ne saura jamais ce que représentait véritablement l’image imprimée dans la pierre…

Du gekiga au kigekiga

Il y a chez Tatsumi une tension latente entre ses penchants moralistes et le désir de heurter le lecteur. Cette ambivalence est caractéristique du gekiga, dont le public japonais a surtout retenu la violence et le pessimisme. A l’inverse, Tatsumi, qui dessine toujours à 77 ans, s’est peu à peu apaisé. Estimant aujourd’hui que son art se fonde avant tout sur la technique narrative et le récit de mœurs, il préfère désormais le terme de « kigekiga » à celui de gekiga auquel il a donné ses lettres de noblesse il y a plus de 60 ans :

« Gekiga est devenu un terme que l’on agite dès qu’une bande dessinée est un peu spectaculaire, violente ou érotique. C’est devenu un synonyme de « spectaculaire ». Moi j’écris des mangas sur la vie de foyer, des discussions entre personnes, des histoires d’amours, des choses banales qui n’ont rien de spectaculaire. Je pense que c’est ce qui fait la différence. Le terme s’est répandu mais au fond, le gekiga et plus proche du kigeki, de la « tragédie ». Il faudrait parler de kigekiga, de « style dramatique ». Pour certaines personnes le gekiga suppose une fin triste : quelque chose de terrible ou de violent doit forcément arriver à la fin. En fait, cela n’a rien de nécessaire. Au sens propre, geki signifie « théâtre », donc c’est juste dramatique ou bien théâtral : il s’agit de mettre en place des scènes, de progresser dans l’enchainement général des images, de façon à ce que la première et la dernière case soit étroitement liées.1 »

Yoshihiro Tatsumi en 2011 lors du 64e festival de Cannes (Source : Andreas Rentz/Getty Images Europe)

  1. Interview de Tatsumi chez About.com []
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