Plumes en herbe et la Semaine de Bonté

Je garde un vif souvenir du concours d’écriture Plumes en herbe,auquel on m’avait fait participer à l’école primaire. Il fallait d’abord acheter au bureau de tabac une pochette de dix ou douze images. Je me rappelle d’un dessin à la ligne claire, aux couleurs pastel. Peut-être un décor de cirque. Il s’agissait de mettre ces images en ordre, et d’écrire un récit leur donnant un sens (une page de texte pour chaque image). Le gagnant voyait son texte imprimé et vendu en librairie.

Le Nouvel Obs du 15-21 avril 1988 faisait le portrait de Barbara Gorzkowski, lauréate du concours Plumes en herbe.

Lorsque je suis entré au collège, je suis tombé sur le travail du lauréat à la bibliothèque. Son histoire m’avait semblé bien écrite mais un peu scolaire, et surtout décevante par rapport à la promesse des images nues. Ces images m’avaient beaucoup impressionné et je trouvais dommage de figer leur mystère une fois pour toutes. En vrac, elles étaient en effet douées d’une étrange qualité hypnotique : un lien étroit les unissait, elles suintaient de sens, mais en même temps il était impossible de leur assigner un ordre ou une signification objective. L’illustrateur avait bien fait son travail. On était en face d’une énigme dont la résolution n’appartenait qu’au jeune écrivain en herbe.

En écumant Google, on trouve un exemple issu de la session 1993-1994. Ma mémoire enjolive peut-être les choses mais ces illustrations me semblent ici un peu moins réussies que dans mon souvenir : certes il n’y a pas de lien narratif évident entre les images, mais leur sens est un peu figé, dans la mesure où l’on se situe dans un registre bien défini et très codifié, celui du polar…

Plumes en herbe 1993-1994 (reproduit dans Apprendre à lire des textes d’enfants, de Claudine Fabre-Cols. Les dessins originaux sont en couleur)

En revanche, il y a une œuvre que j’ai découvert bien plus tard dans laquelle j’ai tout de suite retrouvé cette même qualité hypnotique, c’est la Semaine de Bonté de Marx Ernst, une série de collages virtuoses réalisés à partir de gravures issues de romans, d’encyclopédies ou de catalogues, et assemblés dans un ordre énigmatique pour former un « roman collage » surréaliste. La Semaine de Bonté ne raconte rien, pourtant chaque image regorge de sens et de mystère, comme les souvenirs embrumés d’un rêve. Longtemps, il a été difficile de se procurer la Semaine de Bonté autrement que dans une édition peu flatteuse publiée chez Dover, où le trait noir des gravures était aplati sur le papier comme sur une photocopie. Lorsque j’ai vu les véritables collages de Marx Ernst  au Centre Pompidou au début des années 2000, j’ai été frappé au contraire par la beauté de l’empilement des papiers découpés aux teintes et aux textures différentes.1

Werner SPies (ed.), Marx Ernst, Une Semaine de bonté : les collages originaux, Gallimard, 2009

Il y a un livre très proche en apparence de la Semaine de Bonté c’est Saroka la géante. Son auteur, Jacques Carelman, s’est donné beaucoup de mal pour assembler des fragments d’images dont l’éclairage ou la perspective sont identiques, afin de recomposer des dessins cohérents (à l’inverse des chimères un peu brusques de Marx Ernst)2. Le livre de Carelman raconte l’histoire d’une petite géante, fille d’une tornade. C’est un bel ouvrage mais qui a le défaut d’être un peu trop appliqué. La force et l’étrangeté du procédé du collage est comme bridée par la forme convenue du conte pour enfant.

Jacques Carelman, Saroka la géante : conte, Eric Losfeld, 1965

La Semaine de Bonté se rattache à une tradition littéraire bien plus obscure, celle des emblemata ou livres d’emblèmes, des recueils d’images très populaires au XVIe siècle, (comme cet Emblemata Nova d’un certain Andreas Friedrich), qui représentent souvent un dessin allégorique fortement chargé en significations symboliques ou ésotériques, accompagné d’un titre et d’un commentaire qui en éclairent autant qu’ils en obscurcissent le sens.

Des extraits de l’Emblamata Nova d’Andreas Friedrich conservé à la bibliothèque Herzog August de Wolfenbüttel

Pour en revenir à Plumes en herbe, le concours existe toujours, mais sous une forme malheureusement bien différente. D’abord, la douzaine d’images se suit dans un ordre défini. Le registre graphique renvoie clairement à la bande dessinée ou au dessin animé, et la mise en page est contrainte par les règles de la collection « premières lectures » de Nathan. Au lieu d’écrire un récit, il faut désormais combler les espaces en pointillés dans des textes ou des bulles aux dimensions et aux emplacements prédéfinis. En fait, il s’agit simplement d’un long texte à trou : l’histoire est déjà écrite et elle n’est dévoilée qu’à la fin du concours. C’est un exercice de logique assez primitif, qui peut certes donner lieu à des résultats amusants, mais qui ne fait pas vraiment la part belle à la créativité. Cette dimension est entièrement reportée sur un exercice complémentaire, puisque les enfants doivent en outre imaginer et dessiner eux-même la couverture du livre. Les gagnants n’ont pas l’honneur de voir leur travail publié, mais ont droit à une semaine de classe verte à Center Park…

Les illustrations de Zelda Zonk pour Plumes en Herbe 2012 (source : nathan.fr)

Il y a une démarche pédagogique bien carrée derrière tout cela : un document d’accompagnement détaille la procédure à suivre en classe et les compétences à développer, en lien avec  le programme scolaire : « s’exprimer de façon correcte » , « utiliser des mots précis » , « décrire des images » , etc. J’ignore les réelles vertus pédagogique de cet exercice. Ce qui est certain, c’est que l’imagination n’en sort pas gagnante, et que les enfants perdent l’occasion d’une première initiation aux mystères du surréalisme.

  1. Une édition en couleur est parue récemment. Elle rend d’avantage justice à ces puzzles de papiers : Max Ernst, Werner Spies (ed.), Une Semaine de Bonté – les collages originaux, Gallimard, 2009 []
  2. J.-C. Menu, « Entretien avec J. Carelman », L’Eprouvette, numéro 3, janvier 2007 []
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2 réponses à Plumes en herbe et la Semaine de Bonté

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  2. Maintenant, les histoires se font de manière plus moderne : http://crdp.ac-amiens.fr/cddpoise/blog_mediatheque/?p=11570#.UkqPZcnRQsE.scoopit Je ne suis pas sur que ça soit tellement mieux !

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